Revue littéraire : Les Souvenirs de La Glace de Steven Erikson

Alors que la chaleur bat son plein et que les hordes caniculaires déferlent sur ma région ultra tempérée amenant leur lot d’incivilités, des envies de fraîcheur, et de glace s’emparent de moi. Ahhh la glace… la glace !! Mon dieu ! Ma revue de 3e tome du Livre des Martyrs ! J’ai oublié ! J’ai oublié de la finir ! Allez hop, je mets ma polaire et on y fonce. Euh.. non. Mauvaise idée la polaire.

Quel plaisir de continuer la chronique de cette grande saga que j’ai découverte en 2019. Le livre des Martyrs ou Malazan Book of the Fallen dans son titre original, est une décalogie écrite par Steven Erikson. Depuis 2018, Leha s’est lancé dans l’édition et la traduction de cette œuvre après deux échecs de publication chez buchet Chastel et Calmann Levy. Force est de constater qu’ils seront allés plus loin dans la réalisation de ce projet que leurs prédécesseurs. À l’heure actuelle, 5 tomes sont déjà publiés et le 6e est sur les rails pour le mois d’octobre 2020 qui, sommes toutes, se rapproche bien vite. Pour ceux qui n’auraient pas entendu parler de la série, je vous renvoie à mon premier article sur le tome 1 Les jardins de la Lune, et celui sur Les Portes de la Maison des Morts.

Au départ, ce tome devait être le deuxième mais Steven Erikson perdit la carte mémoire avec les 350 premières pages déjà rédigées ! Par dépit, il choisit donc d’abandonner ce projet et se consacra à la rédaction du tome suivant qui finalement devint le deuxième : Les Portes de la Maison des Morts. Et quel choix judicieux dans la conception de la saga, car croiser les trames scénaristiques de son histoire aussi tôt dans la globalité de son récit a créé une intensité émotionnelle qu’il n’aurait peut-être pas atteinte si Les souvenirs de la Glaces avait été le deuxième tome.

Je précise que mes chroniques sont sans gluten, sans sucre, sans racisme – bien que ce soit un des thèmes centraux de l’oeuvre dans sa globalité – mais surtout, et c’est le plus important pour tout lecteur, sans SPOILER ! Du moins j’essaye, je suis bien obligé de vous donner quelques noms, de personnages, de lieux. Croyez-moi, il s’agit d’un exercice fort difficile parfois que de vous présenter un livre, une histoire, sans vous en révéler des pans entiers, d’autant plus quand il s’agit d’une oeuvre complexe comme celle-ci. Néanmoins je préfère vous en révéler la magie, les thèmes, vous donner envie sans vous montrer – tout le contraire du fameux « show, don’t tell » ! – et vous laisser franchir la porte de cet univers, seul, vierge de tout élément qui viendrait vous gâcher le plaisir de ce voyage inoubliable.

Quatrième de couverture

Le continent ravagé de Genabackis a donné naissance à un nouvel empire terrifiant : le Domin de Pannion. Telle une marée de sang corrompu, il se répand sur les territoires avoisinants, dévorant ceux qui refusent de se soumettre à la sainte parole de son tyran fanatique : le cruel Oracle de Pannion. Sur son chemin se dresse une improbable alliance.

L’Ost de Dujek Unbras et les Brûleurs de Ponts de Mésangeai sous les ordres de Ganoes Paran ont choisi de faire front aux côtés de leurs vieux ennemis : les forces du seigneur de guerre Caladan Rumin, les Tistes Andii d’Anomander Rake, le Seigneur de Sangdelune, et le peuple des Rhivis des plaines. Surpassés en nombre et se méfiant les uns des autres, ils devront se tourner vers de potentiels renforts, en particulier les Epées Grises, une fraternité de mercenaires qui a pour ordre de tenir à tout prix la ville assiégée de Capustan, mais aussi les Barghasts à Visage Blanc en proie à des querelles intestines. Mais les clans non-morts des T ‘lan Imass se sont également réveillés, répondant à un antique rassemblement ordonné par la première Jeteuse d’Os de chair et de sang à avoir vu le jour depuis plusieurs centaines de milliers d’années.

Dans l’ombre, une force plus sombre et malveillante semble menacer le monde. Une infection se répand, corrompant les garennes, souillant la chair de Brûle, la déesse endormie elle-même. À Morn, des tumulus profanés portent la marque du Chaos, promesse d’une effroyable renaissance. Et partout l’on raconte que le Dieu Estropié, désormais libéré de ses chaînes, chercherait à assouvir son impitoyable vengeance…

Marquant le retour de bon nombre de personnages des Jardins de la Lune et introduisant son lot de nouveaux protagonistes remarquables, les Souvenirs de la Glace se pose comme un nouveau chapitre capital au sein de l’éblouissant cycle de fantasy épique de Steven Erikson tout autant que comme un sommet d’écriture.

Mon avis :

Cette fois-ci, nous retournons sur le continent de Genabackis , décor des aventures du tome 1 que nous avions quitté pour rejoindre dans le tome 2 le continent de Sept-Cités, et nous retrouvons avec un plaisir non dissimulé les personnages bien connus qui en furent les protagonistes, et même certains que l’on croyait disparus ! Tout d’abord, avant de rentrer dans le sujet, j’aimerais rendre grâce au travail d’édition réalisé, car avec ces 1146 pages grand format, il s’agit d’un objet pas facile à assembler. Et pourtant le livre est somptueux. Il nous donne envie de l’ouvrir de tourner ses pages d’une blancheur immaculée, une blancheur de glace… Qui pouvait mieux saisir d’ailleurs l’essence même du livre et la mise en avant nécessaire pour la couverture que Marc Simonetti ? Ces tons de bleus glacés nous renvoient une fois de plus vers un des thèmes du livre : le froid. Une illustration encore une fois parfaite de justesse, de beauté, de précision, et de qualité.

Comme d’habitude l’éditeur nous offre de somptueuses cartes au début du livre, ainsi qu’un Dramatis Personae et un glossaire, en fin de livre, très utile lors de relecture, ou de recherche d’un élément. Je tiens à préciser que ce glossaire contrairement à un autre roman que j’ai lu en début d’année, La Fleur de Dieu et dont la revue ne saurait tarder, n’est pas nécessaire à la compréhension du récit, il s’agit plus d’un point de rassemblement d’informations, un compilation de connaissances. Ce tome se découpe en 4 livres, chacun représentant différentes étapes de la campagne militaire pourrait-on dire. Et comme d’habitude, il possède sa propre conclusion, pas de cliffhanger ou autre artifice du genre.

Une évolution, un tournant.

Là où ils marchent coule le sang…

Steven Erikson

Ce récit pose un nouveau jalon dans le cycle. Certains enjeux nous sont enfin révélés. Si jusque là Erikson se contentait de nous narrer l’histoire de personnages pris dans le tourbillon d’événements les dépassant, le tout sur un fond de règle d’un jeu quelque peu faussé par les manipulations des Dieux, cette fois-ci il choisit dès les premières pages de nous révéler des pièces manquantes du puzzle, que l’on ne pouvait pas au départ assembler, car il va remonter 300 000 ans en arrière ! J’adore ce genre de narration qui tient en haleine et permet la surprise. On a la sensation au fur et à mesure du livre que les enjeux augmentent. Habilement, l’auteur place ses éléments, dévoile le passé, se joue du lecteur. Avec Erikson, on ne sait jamais ce qui va se passer, on ne peut pas anticiper. On essaie de décrypter les intentions de chaque protagoniste mais c’est peine perdue, il est bien rare de tomber juste, et ce, pour notre plus grande surprise !

Onos en action. Crédit : Dejan Delic

Le sens de l’épique… Comme toujours

Si les tomes précédents avaient montré la capacité de l’auteur à nous présenter des scènes vachement badass, ce tome place la barre encore un cran au-dessus, sans conteste. Le siège de Capustan est magistral, la maîtrise de la campagne militaire aussi aboutie que dans Les Portes de La Maison des Morts, avec ce petit plus que les ennemis d’hier sont maintenant amis. Je vous laisse imaginer tout ce que cette situation implique. De nouveaux personnages, tous plus puissants et charismatiques, intriguant et énigmatiques, les uns et les autres, font leur apparition. Chacun a une parcelle d’histoire à révéler, un passé en embuscade. En terme de description, Erikson excelle dans le gore sans trop en faire. Il est magistral de bout en bout. Comme pour le tome 2, la tension monte tout du long, mais cette fois-ci, nous avons droit à deux paroxysmes, selon ma propre expérience de lecture bien sûr, un au milieu, et ce final, poignant comme dans le tome précédent, qui vous coupera le souffle.

Conclusion :

Un moment de lecture intense. 1146 pages de Fantasy grandioses. Le cycle a pris son envol et nous commençons à entrevoir les véritables enjeux qui se jouent dans le monde inventé par l’auteur. La narration s’améliore, se fluidifie, pour nous entraîner toujours avec son style ultra visuel, vers de grands moments épiques. Il forme avec le tome précédent un ensemble unique d’histoires croisées. À relire sans modération.

La Note : 10/10

Comme toujours, pour les anglophones, je vous conseille l’excellent podcast Ten Very Big Books, dont voici le premier épisode sur Les souvenirs de la Glace. Allez,

Bonsai !

Vous pouvez aller lire aussi les avis de Symphonie et du Chroniqueur

Toutes les images présentées dans cet article sont la propriété exclusive de leur auteur.

Revue Littéraire : Les Portes de la Maison des Morts de Steven Erikson

Quel plaisir de continuer la chronique de cette grande saga que j’ai découverte cette année. Le livre des Martyrs ou Malazan Book of the Fallen dans son titre original, est une décalogie écrite par Steven Erikson. Depuis 2018, Leha s’est lancé dans l’édition et la traduction de cette œuvre après deux échecs de publication chez buchet Chastel et Calmann Levy, ce dernier avait d’ailleurs découpé le livre que je vais chroniquer aujourd’hui en deux parties. C’était un choix d’édition qui ne me paraît pas judicieux avec le recul tant cette histoire mérite d’être racontée en un seul tome. Pour ceux qui n’auraient pas entendu parler de la série, je vous renvoie à mon premier article sur le tome 1 Les jardins de la Lune. Cette fois-ci nous quittons le continent de Genabackis et laissons les personnages que nous connaissons bien, exceptés quelques-uns, pour rejoindre le continent de Sept-Cités où couve une rébellion.

Au départ, ce tome devait être le troisième mais il se trouve que Steven Erikson perdit la carte mémoire avec les 350 premières pages de Les souvenirs de la Glace suite directe des jardins de la Lune, qui devait être le deuxième tome de la saga. Il choisit donc d’abandonner ce projet et de se consacrer à la rédaction du tome suivant qui finalement deviendra le 2e : Les Portes de la Maison des Morts. Et quel choix judicieux dans la conception de la saga, car croiser les trames scénaristiques de son histoire aussi tôt dans la globalité de son récit crée une intensité émotionnelle qu’il n’aurait peut-être pas atteinte si Les souvenirs de la Glaces avait été le deuxième tome.

Quatrième de couverture

Félisine, la plus jeune fille de la Maison Paran, tombée en disgrâce, rêve de vengeance dans les mines d’Otataral. Pendant ce temps, le sapeur Violain et l’assassin Kalam, deux Brûleurs de Ponts devenus hors-la-loi, se sont fixé comme mission de ramener la jeune Apsalar chez elle et, ce faisant, de confronter l’Impératrice Laseen. Tandis qu’à Hissar, Coltaine, commandant de la 7ème Armée de Malaz, s’apprête à lancer ses fidèles Wickiens et ses troupes dans une ultime bataille pour sauver les populations jetées sur les routes par le chaos de la rébellion. C’est ce moment que choisissent deux vagabonds séculaires pour revenir : Mappo le Trell et son compagnon Icarium de demi-sang Jaghut, porteurs d’un secret dévastateur qui menace de rompre ses chaînes à tout instant…

Mon avis :

Toujours aussi grandiose, épique.

La structure du récit est peut-être plus facile à suivre que dans le premier tome. Le style est assez différent du premier roman, peut-être est-ce dû à la traduction assurée cette fois par Nicolas Merrien, mais plus probablement parce que celui-ci a été écrit 8 ans après le premier et que le style de l’auteur a évolué. Nous allons suivre une fois de plus plusieurs groupes de personnages, amenés parfois à se retrouver en fin de volume. Je n’en ai pas parlé dans la chronique précédente mais les romans se découpent en plusieurs parties (Livre). Chacune va se centrer sur des événements bien précis.

Une histoire conçue bien en amont…

Nous quittons donc Genabackis le continent du premier tome pour nous rendre en Sept-Cités, un continent sous l’emprise malazéenne dont nous avons entendu parler dans le premier tome. La rébellion gronde. Nouveaux décors, nouveaux personnages, nouveaux dramas, Steven Erikson nous régale comme toujours avec ses poèmes en début de chapitres qui, d’après la dernière interview que j’ai écouté, sont écrit avant le chapitre, une manière pour lui de placer le thème de ce dernier, et de se remémorer le but qu’il se fixe dans celui-ci. Car il le dit lui-même, il n’écrit aucune phrase au hasard. Chaque mot, chaque élément, est réfléchi. Et pour ceux qui pensent qu’il cherche une nouvelle idée à chaque nouveau tome et bien non, nous ne sommes pas comme dans certaines séries que l’on rallongent artificiellement pour le bénéfice financier à réaliser. On sent bien que le premier roman n’était finalement qu’une entrée en matière, la partie visible de l’iceberg, et, bien que chaque livre se suffise à lui-même, c’est à dire qu’ils ont chacun leur trame principale et leur dénouement, l’auteur nous incite à vouloir en savoir plus sur son univers. Quelles sont donc ces races fondatrices ? qu’ont-elles fait ? Qui sont les Ascendants ? et les Dieux d’où viennent-ils ? Les Ascendants et les Dieux sont-ils identiques ? Pourquoi Ombretrône et La Corde dans le tome précédent souhaitaient la mort de l’Impératrice? Autant de question qui vont trouver en partie réponse dans ce nouveau livre, bien sûr pas toutes, sinon ce serait trop facile et on le sait Steven Erikson déteste la facilité.

Nous allons donc suivre de nouveaux héros, comme Mapo et Icarium qui arpentent le monde depuis très longtemps. On sent qu’ils sont source de savoirs et en même temps, paradoxe incroyable, Icarium ne possède plus aucun souvenir de son passé. D’autres également comme Félisine la jeune sœur de Ganoes Paran, rencontré dans le premier tome, qui va malheureusement subir les conséquences de la politique malazéenne alors que Tavore sa soeur ainée vient de devenir l’adjointe de l’Impératrice. Félisine m’a personnellement tapé sur les nerfs les 3/4 du roman, mais je pense que c’est voulu par l’auteur. L’histoire de la jeune Paran prend de l’importance au fil des pages, et une chose est sûre, Erikson est sans complaisance avec ses personnages, encore moins pour ses lecteurs. A l’instar d’un GRR Martin, il n’hésite pas à prendre le contre-pied de ce que nous pensons être la suite logique. Cela est le cas avec cette partie du récit mais le sera d’autant plus avec le plus gros morceau de l’histoire de ce tome, j’y reviendrai plus tard.

Au crédit des personnages déjà connus, nous retrouvons Violain, Kalam, Crokus et Apsalar, seuls personnages issus du tome 1. Les anciens Brûleurs de Ponts ont décidé de ramener Apsalar, anciennement Mes Regrets, chez elle en Ikto Kan, Violain et Kalam, profitant juste du prétexte pour avoir une explication avec l’Impératrice sur les événements qui se sont produits en Genabackis. Un vrai plaisir de retrouver l’assassin ancien membre de la Griffe, plus mortel et perspicace que jamais. Nous découvrons un peu plus Violain dans ce tome, alors que nous l’avions à peine croisé dans le premier, et il s’avère être un soldat plutôt astucieux. Seul Crokus au milieu de tout cela m’a paru un peu inutile, en amoureux transi. Mais avec Erikson toujours se méfier de ce que peuvent devenir les personnages…

Oh, Coltaine…

Evidemment à ce stade d’exposition on se demande bien comment l’auteur va réussir à nouer toutes ces ficelles, et comme si cela ne suffisait pas, il choisit de faire éclater la rébellion (grâce à un petit coup de pouce du destin) au beau milieu des vacances en Sept-Cités de nos Brûleurs de Ponts. Au cœur d’une ambiance arabisante que Prince of Persia n’aurait pas renié, Steven Erikson choisi alors de mettre en place le drame le plus puissant que je n’ai jamais lu : La Chaîne des Chiens de Coltaine et sa 7e Armée. Oh… Mon Dieu… Que dire sans vous spoiler? Tout d’abord que Calmann Levy lors de sa publication avait fait une sacrée erreur de séparer cette trame scénaristique du reste, car je pense que reliée ainsi à l’histoire complète, l’émotion n’en est que plus grande. Un grand merci aux Editions Leha qui encore une fois fait les bons choix éditoriaux afin de respecter la qualité initiale du livre. La rébellion a poussé des milliers de réfugiés fidèles à l’Empire sur les routes et Coltaine Le poing de la 7e Armée, doit effectuer une retraite de plusieurs centaines de kilomètre à travers le désert escortant les civiles. Voilà le pitch pourrait-on dire, or cela parait dès le début désespéré tant la distance à parcourir et la masse concernée sont grandes. Et pourtant chaque page qui passe, l’espoir s’allume, un espoir de fou que nous vivons au travers des yeux de l’historien impérial Duiker, membres du cortège, la mort est partout, les héros aussi, les légendes s’écrivent. Chaque chapitre qui passe loin de Coltaine et de sa Chaîne des Chiens, nous interroge, nous pousse en avant. Un récit d’une poignante émotion. Le plan humain, comme l’aspect militaire, sont magnifiquement traités, la justesse des descriptions et des événements qui composent cette histoire sont tous simplement incroyables, jusqu’à la dernière ligne du livre. Je dois l’avouer, pour la première fois depuis une éternité, j’ai pleuré sur mon livre lors du dénouement et mon cœur sera à jamais au milieu de ces dernières pages du livre, avec la 7e Armée.

Le reste du livre est également d’une grande qualité et les révélations sont nombreuses, de celles qui vous laissent les yeux grands ouverts, la bouche en forme de O, et qui vous obligent à relire plusieurs fois le passage pour être sûr que vous ne rêvez pas. L’univers se met en place, toujours aussi lentement mais de façon implacable, l’auteur ne facilite toujours pas le travail, mais donne quelques pièces supplémentaires du puzzle. Et qu’il est gratifiant pour le lecteur de tenter de les assembler et parfois d’y parvenir, dévoilant un peu plus le délicat canevas tissé avec précision qui nous sert de toile de fond. Chaque révélation entraîne invariablement d’autres interrogations, mais n’est-ce pas ce que nous souhaitons quand nous lisons ? Nous questionner et tenter d’y apporter des réponses? Et en terme de réflexion, notamment d’ordre philosophique, Erikson n’est pas en reste. Son récit, bien qu’étant un monde de fiction est un excellent reflet de la complexité humaine, vu sous différentes facettes. Ici pas de noir ou de blanc, pas de bien ou mal, juste des personnages qui suivent leurs morales, leurs motivations, ou du moins qui essayent, pris dans un tourbillon de sable jaune aveuglant qui peut ressembler au destin…

Conclusion:

Pouvait-on faire mieux que le tome 1 ? OUI! Sept fois oui ! Cette lecture beaucoup plus longue que la première fut un incroyable voyage, le genre de livre qui vous marque à vie. Quand on arrive au bout, bien que l’histoire se suffise à elle-même, on a envie que d’une chose : lire la suite ! Alors comment faire quand on déjà mis 10 à la première lecture et qu’on a pris encore plus de plaisir au deuxième ? Et bien nous mettrons 10 aussi mais il sera intéressant en 2023 quand la série sera fini d’être publiée en français de faire un classement des tomes préférés. A noter que la couverture est encore une fois signée Marc Simonetti et qu’elle est à nouveau somptueuse, je vous laisse rencontrer l’illustration dans le livre, et je vous donne rendez-vous dans le Saint désert de Raraku, sur la voie des Mains…

la note : 10/10

Pour aller plus loin, l’info en plus : je ne sais pas si vous connaissez, mais j’écoute ce podcast en anglais qui propose une lecture commune des livres entre trois amis, dont l’animateur, lui, a déjà lu il y a longtemps l’intégralité de l’histoire. Le podcast s’appelle Ten Very Bigs Books. Cette semaine Steven Erikson himself a participé pour fêter les 20 ans de la sortie des Jardins de la Lune. Il se trouve qu’il suit le podcast également et qu’après lui avoir demandé une interview par mail il y a quelques temps, il a répondu favorablement à leur demande, tant il apprécie leur émission. Que du bonheur à écouter… pour les anglophones bien sûr.

Pour aller encore plus loin (oui prolongeons le plaisir de cet univers), j’aime lire en écoutant de la musique. Quand il s’agit de roman fantastique comme ceux du King, il s’agit souvent de Metal, étonnant non? Mais lorsqu’il s’agit de Fantasy, mon cœur se rappelle ses études classiques de musique et tend vers le symphonique, principalement les musiques de films. J’ai découvert que le livre a généré de l’autre coté de l’Atlantique bien des œuvres artistiques, que ce soit des illustrations ou de la musique. C’est donc avec plaisir que je partage ces deux somptueux morceaux disponibles sur Youtube de la chaine JulianShanahanMusic. Il m’accompagne tout au long de mes lectures malazéennes dorénavant.

N’hésitez pas vous aussi à me dire en commentaire, si vous lisez en musique ou pas (!), et ce que vous écoutez suivant vos lectures. J’attends également vos impressions de lecture sur ce cycle qui est pour moi une révélation, et j’aurai très prochainement des nouvelles à vous donner en rapport avec cette série, des nouvelles très spéciales, un projet un peu fou.

Je vous retrouve très bientôt pour la suite des revues littéraires dans l’univers de Steven Erikson, avec Les souvenirs de la Glace.

Bonsai.

Vous pouvez aller lire aussi les avis de Symphonie, Xapur, Les Chroniques du Chroniqueur, Apophis, L’ours Inculte, Albédo

Toutes les images présentées dans cet article sont la propriété exclusive de leur auteur.

Revue Littéraire : Les Jardins de la Lune de Steven Erikson

Et bien… ça faisait longtemps que je n’avais pas pris le temps de rédiger une revue littéraire. En même temps, ça faisait longtemps que je n’avais pas eu le temps de le faire, trop occupé à lire. Beaucoup même. J’ai englouti des centaines de pages ces deux derniers mois. Car mon grand coup de cœur de cette année 2019, je le tiens, depuis juin. Il faisait partie de ma PAL sans être une priorité, et puis une promo sur le Kobo-store m’a décidé à acheter le premier volume de cette série qui en possède 10. Après plusieurs tentatives de traduction, chez Buchet/Chastel notamment (pour le premier volume seulement), puis chez Calmann-Lévy (qui lui s’est arrêté au second volume, qu’il avait d’ailleurs découpé en deux parties), nous avons enfin une édition de qualité grâce aux éditions Leha et à deux traducteurs ambitieux mais surtout fans de l’œuvre : Emmanuel de la Chastellière et Nicolas Merrien. C’est avec une avidité non contenue que je me suis donc plongé dans The Malazan Book of the Fallen (titre original de la série) et ÉPIQUE est le mots qui convient!

Pour le moment trois tomes sont déjà parus. Ils suivent un rythme de parution régulier d’après un planning établi à l’avance et respecté (si si!) et le prochain, à l’heure où j’écris ces lignes, sera pour le mois d’octobre 2019 et s’intitulera La Maison des Chaines. Je viens de terminer le tome 3 , Les Souvenirs de la Glace, et je serai donc fin prêt pour octobre, mais ne brûlons pas les étapes, parlons d’abord de ce premier volume, Les jardins de la Lune de Steven Erikson donc, clé d’entrée dans la série.

Il ne sert à rien de commencer quelque chose sans nourrir une certaine ambition.

Steven Erikson

La genèse

À l’origine, Les Jardins de la Lune se déroulait dans un univers créé pour le jeu de rôle. Steven Erikson et son ami Ian C. Esslemont se retrouvaient régulièrement pour jouer au cours de longues soirées, vous savez c’est le truc auquel les jeunes jouent dans Stranger Things. Et NON, ce n’est pas qu’une activité d’ados, vous devriez essayer. Bref, c’est donc dans cette optique de jeu que nos deux jeunes auteurs en herbe vont façonner un univers ni tout blanc ni tout noir, un peu à l’image de La Compagnie Noire de Glenn Cook, que je vous recommande chaudement si vous ne l’avez pas encore lu, c’est un indispensable pour tout fan de fantasy qui se respecte.

À partir de leur session de jeu ils vont écrire un scénario de cinéma que les deux doctorants en archéologie et anthropologie vont proposer à plusieurs sociétés de production : « Nous avions avec Ian C. Esslemont (le cocréateur) une histoire énorme, se remémore Steven Erikson, de la matière première pour vingt romans, deux fois plus de films. » Malheureusement, leurs recherches de producteurs puis d’éditeurs s’avéreront vaines. Chacun va repartir vers ses occupations, mais l’auteur canadien ne s’avoue pas vaincu, il retravaille son premier jet, organise un peu mieux l’histoire en l’englobant dans tout le background créé pour le jeu, donnant ainsi de la profondeur à son univers, de la crédibilité et des buts réalistes à divers personnages au sein d’organisations plus vénales et despotiques les unes que les autres.

L’histoire des Jardins de la Lune avec son final grandiose devient la première partie de quelque chose de plus profond avec des connexions à de multiples autres pans d’histoires mais dont les enjeux, les finalités et les mystères ne sont pas révélés au lecteur. Ce qui va entraîner un effet secondaire…

En effet, la plupart des maisons d’éditions américaines vont refuser le manuscrit, sensiblement toutes sous le même prétexte : trop complexe! Lecture trop compliquée ! « vous ne vous rendez pas compte, vous demandez au lecteur de faire fonctionner le truc entre ses oreilles! La Fontaine demande la même exigence quelque part, oui c’est vrai, mais notre monde a beaucoup changé, aujourd’hui c’est l’hyper consommation, on est là pour rigoler pas pour se casser la tête! Ce qui est facile et rapide se consomme vite et c’est tout ce que veut un lecteur lambda. Ah! »

Merci Morpheus pour ce moment-vérité sur nos vies.

Bon je m’égare quelque peu sur les propos tenus mais vous comprenez l’idée, et heureusement que ces gens là n’ont pas raison. Il existe encore une part de lecteurs qui aiment se creuser les méninges, avoir de la matière à réflexion que ce soit sur l’univers du livre ou sur les personnages, ou même sur la portée philosophique de certains thèmes ou certaines situations, des lecteurs qui aiment réfléchir. Et c’est sur cette base, qu’une maison d’édition anglaise va donner sa chance à Steven Erikson alors qu’il vient de déménager en Angleterre. Elle part du principe justement que les lecteurs de fantasy sont exigeants et que les trames et les personnages complexes ne les repoussent pas, au contraire. D’ailleurs Le Trône de fer de Martin (qui n’a pas encore le succès dû à la série) se vend pas trop mal, le 2e tome ayant même atteint la liste très fermée du NY Times Best seller, et, bien que la syntaxe et le vocabulaire soient abordables, l’intrigue et la densité des personnages en font une oeuvre qui nécessite un investissement du lecteur, mais qui n’empêche aucunement la vente apparemment.

En 1999 le premier tome sort donc, suivi des autres au rythme d’un par an. Très vite, des traductions vont fleurir en plusieurs langues, mais il faudra attendre 2018 pour avoir quelque chose de sérieux en France, avec cette édition ambitieuse et alléchante proposée par les Editions Leha. Pour la petite histoire, j’ai acheté mon livre en format numérique et pour une fois (même si ça arrive de plus en plus souvent maintenant) la différence de prix entre le papier et l’e-book est conséquente et appréciable. Cela ne m’empêchera pas de l’acheter tôt ou tard en version papier tant l’objet livre est somptueux.

La couverture de Marc Simonetti est magnifique et les tranches les unes contre les autres formeront une fresque à terme.

Une histoire épique…

Quatrième de couverture du roman :

« Saigné à blanc par des luttes intestines, d’interminables guerres et plusieurs confrontations sanglantes avec le Seigneur Anomander Rake et ses Tistes Andii, le tentaculaire Empire Malazéen frémit de mécontentement.

Les légions impériales elles-mêmes aspirent à un peu de répit. Pour le sergent Mésangeai et ses Brûleurs de Ponts, ainsi que pour Loquevoile, seule sorcière survivante de la 2e Légion, les contrecoups du siège de Pale auraient dû représenter un temps de deuil. Mais Darujhistan, la dernière des Cités Libres de Genabackis, tient encore et toujours bon et l’ambition de l’Impératrice Laseen ne connaît aucune limite.

Cependant, il semble que l’Empire ne soit pas la seule puissance impliquée. De sinistres forces sont à l’oeuvre dans l’ombre, tandis que les dieux eux-mêmes se préparent à abattre leurs cartes… »

Pas d’histoire sans univers.

Je crois que la force d’une histoire de Fantasy, au-delà de ses intrigues et de ses personnages, tient à son univers. Quand on lit pour la première fois Le Seigneur des Anneaux, on est frappé dès les premières pages par la beauté, l’immensité, l’histoire de la Terre du Milieu. Les personnages évoluent dans un environnement qui a sa propre vie, né des actions des êtres vivants le parcourant, depuis des millénaires pour certains, et c’est ce qui fait de la terre du milieu un personnage à part entière de l’histoire. Et bien l’effet est le même ici. On ressent au fur et à mesure du récit l’immensité de ce monde et la profondeur du passé des différentes races qui le parcourent. Exit ici les nains, les elfes et les orques, même si on peut très bien associer certaines ethnies à ces dernières. Il s’agit plutôt de déclinaisons de l’espèce humaine mais ayant chacune des particularités physiques différentes, des origines différentes et des magies différentes (Je rappelle que l’auteur est Anthropologue 😉 ). J’avoue que j’ai trouvé ça rafraîchissant et innovant. Pour la première fois, j’ai rencontré des races dont l’histoire, l’apparence, les us et coutumes m’ont vraiment captivé. Bien souvent (mis à part Tolkien ou Martin dans leurs œuvres respectives), l’origine ou la description de ces ethnies sont d’un rébarbatif et me laisse souvent froid tant les clichés et le manque d’originalité sont de mise. Ici, l’auteur dévoile les pans de son univers au compte-gouttes, et c’est ce qui donne envie de lire encore plus vite conjointement à l’avancement de l’histoire. Que va-t-on découvrir sous le prochain cailloux que l’on va soulever?

Les races et leurs tailles approximatives

L’autre point fort de l’univers est son système de magie. Sans tout vous dévoiler, la magie provient de Garenne, lieu ou dimension parallèle que les magiciens ouvrent afin d’y puiser leur pouvoir, et dans lequel ils peuvent se déplacer afin de parcourir de longues distances en beaucoup moins de temps. Ces lieux sont bien souvent l’antre de divinités qui participent plus ou moins activement à l’histoire, et c’est là où ça devient captivant. Car cette histoire ne concerne pas que les races parcourant la surface du monde mais également les dieux qui pour tuer l’ennui ou par intérêt se mêlent des affaires des mortels.
Petit clin d’œil à Goule, Dieu emblématique du champ de bataille et donc omniprésent dans l’histoire, notamment au travers des événements et surtout des expressions orales de la plupart des personnages qui jurent en son nom!

Par le souffle de Goule! Ce n’est pas passé loin…

Soldat Malazéen

L’oeuvre est agrémentée de carte ce qui permet une représentation des lieux et distance. Ici les cartes sont très lisible et invite notre imaginaire au voyage au travers des différents contrées présentées.

Genabackis, le continent où se déroule les événements des Jardins de la Lune.

Des personnages et des organisations hauts en couleur.

Au travers de l’histoire, on suit plusieurs groupes de personnes qui poursuivent chacun leurs propres buts, et même si par moment on est dépassé par les choix ou les réflexions de certains personnages, tout finit par trouver un sens à un moment ou à un autre. Chaque tome possède sa propre intrigue et son dénouement à la fin de chaque livre.
Je ne vous détaillerai pas ici les factions qu’on trouve tout au long du roman car le but de mon article n’est pas de spoiler l’histoire, de plus le sujet est bien trop vaste, le nombre de personnages étant trop important à la façon d’un Trône de Fer. Notons quand même que le cœur de l’histoire tourne autour d’une unité militaire, les Brûleurs de Pont, sorte d’unité d’élite qui m’a fait énormément penser à La Compagnie Noire de Glen Cook d’où peut-être mon attachement à leur égard. Au sein de cette unité, on trouve divers personnages tel que Mésangeai leur sergent, Kalam un assassin ancien membre de la griffe (une organisation impériale de surveillance et d’assassinat), Ben le vif un magicien bien particulier et mystérieux, Violain un sapeur, Maillet soigneur qui utilise la garenne du Haut Denul permettant de soigner et guérir les blessures et Mes Regrets. Ce dernier personnage est bien particulier, bien construit et flippant à souhait et je vous laisse le découvrir.

Deux autres personnages m’ont plutôt marqué, il s’agit du capitaine Paran et de Loquevoile Cadre-Mage de la 2e armée Malazéenne. Paran travaille directement sous les ordres de l’adjointe de l’impératrice, et mène une enquête depuis 2 ans qui le mènera à croiser les routes des Brûleurs de Ponts et de la magicienne Loquevoile. Une chose est sûr, prévoir à l’avance le destin de chacun est compliqué tant l’auteur brouille les cartes… du Jeux du Dragons (référence à un jeu divinatoire propre à l’histoire).

les différents groupes s’articulent essentiellement autour des différentes ethnies, et bien que des alliances existent entre certaines d’entre elles, elles ont chacune des buts, ce qui crée forcément de la duplicité entre certains protagonistes. Toutes ne sont pas militaires loin s’en faut, mais pour les habitués de jeu de rôle vous reconnaîtrez sans aucun doute en quoi l’oeuvre est reliée à la pratique rôliste au travers des différentes guildes et autres groupes d’individus inhérent à la vie d’une ville médiévale-Fantastique que vous croiserez. A ce sujet la ville de Darujhistan, cadre d’une bonne partie du livre est somptueuse, bien créée, et permet une immersion assez intense. J’y ai retrouvé l’ambiance un peu florentine d’Assassin’s Creed 2 pour les connaisseurs, bien que l’architecture y soit totalement différente.

Comme pour l’univers qui possède ses cartes géographiques en début de livre, nous avons le droit à un index des personnages ainsi qu’un glossaire en fin de volume qui nous permettent de mieux nous y retrouver au milieu de tous ces personnages et les différentes organisations. On peut donc saluer le travail de l’éditeur qui ne sacrifie pas la rentabilité au confort de ses lecteurs. Un mot comme toujours aussi sur la sublime couverture qui est signée Marc Simonetti, il a entre autre illustré le Trône de Fer, ainsi que des auteurs tels que Robin Hobb, nous n’avons plus besoin de le présenter tant il est une fierté nationale. Cette dernière est somptueuse dans des teintes jaune poussière, rappelant l’âpreté des combats. Je ne vous dévoilerai pas de quelle scène il s’agit car si vous êtes comme moi, vous aimerez découvrir lors de votre lecture le moment où l’illustration rencontre les mots.

Conclusion

Ce premier tome qui est en même temps le plus petit paru à ce jour en français (640 pages) est une entrée en matière dynamique et très visuelle. Conçu à la base pour le cinéma, plusieurs séquences raviront les amateurs d’effets spéciaux et explosions en tout genre. Son début in media res plonge le lecteur au cœur de l’action dès l’ouverture, ce qui peut sembler complexe pour certains car les informations, le contexte ne se mettront en place qu’au fur et à mesure de l’histoire. Mais c’est bien cette narration, combinée à la richesse du canevas tissé en arrière plan et dont la compréhension parcellaire amplifie la magie de la découverte et du voyage, qui crée un ensemble grandiose, épique, dans le sens le plus noble du mot, et dont nous attendons avec impatience que la suite se dévoile sous nos yeux ébahis.

La Note:

10/10

J’espère que mon article vous aura donné envie de faire un bout de chemin avec les brûleurs de ponts Malazéens, et que vous avez pu ressentir mon émerveillement et la passion qui m’ont transporté tout au long de cette lecture. Cet univers m’a tellement subjugué que j’ai lu les 3 tomes déjà parus à la suite. Je vous souhaite de connaitre le même plaisir que moi si d’aventure vous vous engagiez sur les routes de Genabackis et je remercie encore les protagonistes de la version française pour le dévouement dont ils font preuve dans la promotion de cet oeuvre magistrale.

Pour les intéressés: https://editions-leha.com/catalogue-details/martyrs-t1-les-jardins-de-la-lune/

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