Revue Littéraire (Audio) : Le Maître du haut château de Phillip K. Dick

Hello There !

Nous quittons un instant les rivages de l’horreur et de la folie Kinguienne que je parcours depuis un mois pour aborder les terres paisibles et reposantes de Philip K. Dick.

Naaann, je plaisante. Le bonhomme est encore plus dérangé que Steve. Philip K. Dick, un nom qui représente beaucoup de choses dans le domaine de la science fiction. Connu aujourd’hui du grand public essentiellement pour des films tels que Blade Runner, ou encore Minority Report, seuls quelques acharnés fanatiques savent réellement qui il est et de quoi est constitué l’essence de son oeuvre. Nous voici encore en présence d’un auteur qui malheureusement n’aura pas eu beaucoup de succès de son vivant et n’atteindra jamais la stabilité qu’il désirait. À la fois paranoïaque, schizophrène pour certains – ce qui n’est en aucun cas avéré –, il chercha à apaiser toute sa vie un mal-être qui le rongeait. Que ce soit au travers des drogues ou de l’écriture, il ne réussit seulement qu’à atténuer cette douleur sourde au fond de lui. Celui qui écrivait « Si vous trouvez ce monde mauvais, vous devriez en voir quelques autres » n’a cessé de clamer haut et fort que notre monde n’était pas la réalité, qu’il n’était qu’une surface d’apparence. Auteur à l’atmosphère glauque et futuriste, aux multiples grilles de lecture tant son oeuvre est pleine et complexe, il inspira la mode du Cyberpunk bien qu’il ne la vit jamais puisqu’il mourut en 1982 à l’âge de 53 ans d’un AVC suivi d’une défaillance cardiaque. il entraîna dans son sillage la naissance de toute une série d’œuvres futuristes et philosophiques comme Matrix, où la réalité est remise en cause à tel point que des chercheurs actuellement tentent de prouver que nous ne sommes pas dans la matrice. En 1962, il publia Le Maître du Haut Château, une uchronie. Ce premier succès sera récompensé du Prix Hugo l’année suivante.

Quatrième de couverture :

En 1947 avait eu lieu la capitulation des alliés devant les forces de l’axe. Cependant que Hitler avait imposé la tyrannie nazie à l’est des Etats-Unis, l’ouest avait été attribué aux japonais. Quelques années plus tard la vie avait repris son cours normal dans la zone occupée par les nippons. Ils avaient apporté avec eux l’usage du Yi-King, le livre des transformations du célèbre oracle chinois dont l’origine se perd dans la nuit des temps.

Pourtant, dans cette nouvelle civilisation une rumeur étrange vint à circuler. Un homme vivant dans un haut château, un écrivain de science-fiction, aurait écrit un ouvrage racontant la victoire des alliés en 1945…

Mon avis :

Je ne vous dévoilerai pas la trame du livre, ce qui à mon sens ne ferait peut-être que vous embrouiller, car de ce que je sais la plupart des lecteurs ressortent avec un avis mitigé de ce roman. Pour ma part, je l’ai adoré : en tant que fan d’Histoire et plus précisément de la seconde guerre mondiale dont j’ai fait ma spécialité, j’aime jouer au jeu des « Et si ? » Ce livre est un Et si qui a pour point de divergence l’attentat manqué en 1933 contre Franklin Delano Roosevelt, président des USA de 1933 à 1945. Mais le contexte historique, si savoureux quand on a toutes les références aux évènements auxquels il se réfère, n’est qu’un fond miroitant, mettant en relief le vrai sujet du livre : qu’est-ce que la réalité ? À l’intérieur se dessinent deux réalités, une uchronie dans l’uchronie. Si on y ajoute la notre, notre monde, cela en fait trois. De quoi donner le tournis au lecteur.

Les fous sont aux pouvoir, mais combien sommes-nous à le savoir ?

Le Maître du Haut Château Philip K. Dick

La connaissance du conflit de la seconde guerre mondiale par l’auteur et impressionnante, fouillée, travaillée, il envisage toutes les possibilités que n’importe quel wargamer s’amuse à rejouer. Il parle de la conquête de l’Angleterre, de la bataille du désert de la victoire de Stalingrad pour l’Axe. Et pour mieux nous présenter sa réalité, il nous propose de suivre la vie monotone et totalement banale de plusieurs personnages au cœur de ce monde dans les années 1960 sur la côte ouest, nouvelle zone d’occupation des japonais, les allemands s’étant accaparé l’est. Nous y suivons leur quotidien, leurs aspirations. Le fait que des Américains de l’Ouest traitent les Chinois de sous-race de la même manière que les japonais le font montre à quel point on embrasse vite les pratiques des vainqueurs. L’auteur manie l’ironie avec subtilité, jouant sur les clichés nationaux et raciaux, allant jusqu’à dénoncer l’attitude même des réels vainqueurs de la seconde guerre mondiale par effet de contre balance. Sa critique raciale n’a qu’un seul but : renforcer la haine du racisme ou plutôt le dénoncer.

Le sang n’est pas comme l’encre, rien ne peut en effacer les taches. (Tagomi)

Le Maître du Haut Château Philip K. Dick

Je dirais surtout qu’ un des messages principaux de l’auteur est que, quelle que soit la trame de l’histoire, la guerre est horrible, elle est violence, elle est horreur, elle est abjecte. Il nous décrit un monde post conflit où les japonais font preuve d’une certaine morale, une esthétique, là où les nazis sont efficaces, froid. Au milieu de tout ça, les protagonistes du livre s’en remettent énormément à une pratique de divination importée par les japonais, le Yi King, permettant de demander son avenir afin de faire le meilleur choix. Comme si les hommes et les femmes n’étaient plus capable de prendre une décision après tant de totalitarisme. Pour la petite histoire, K. Dick aurait lui même utilisé le Yi King pour la rédaction de son livre, avec quel impact sur la trame ? Je ne saurais dire.

Et l’uchronie dans l’uchronie me direz-vous ?

Il s’agit d’un livre intitulé Le Poid de la Sauterelle écrit par un auteur vivant reclus dans un château en hauteur. Si ce dernier dans son roman envisage que l’Angleterre est le grand gagnant de la guerre contrairement aux USA et Soviétiques de notre réalité, c’est aussi parce que dans cette trame historique Roosevelt n’a pas été président des États-Unis pendant la seconde guerre mondiale, victime d’un assassinat. Par là même, il nous montre que plusieurs futurs auraient pu être possibles dans cette grande période trouble. Quand on sait que le monde a, pendant 60 ans après la seconde guerre mondiale, été façonné par les grands vainqueurs de ce conflit, ça fait réfléchir.

Néanmoins, la peur du communisme – La Guerre Froide battait son plein au début des années 60 – permet à K.Dick de justifier une victoire de l’Allemagne, nécessaire pour le monde, dans la voix du jeune protagoniste italien Joe. On pourrait croire qu’il l’aurait presque souhaité mais il n’en est rien puisqu’il aborde la notion même de populisme, en décrivant comment des bourgeois ont monté le peuple contre d’autres bourgeois riches et financiers en vantant la valeur du travail par-dessus celle de l’intellectualisme : c’est le terreau fertile de tout extrémisme, monter les gens les uns contre les autres, et affaiblir les élites capables de modération et de réflexion.

Finalement, ce roman, au travers de la déformation de la réalité, lui permet une critique acerbe du fonctionnement du monde, dévoilant à tous que les systèmes sont tous imparfaits, que certains sont pires que l’actuel, mais surtout que ceux qui se retrouvent toujours dans la tourmente se situent au bas de l’échelle et supportent tout – caractérisés ici par les protagonistes du livre.

Il montre surtout que le temps est en quelque sorte un gruyère et qu’on peut à n’importe quel moment s’engouffrer dans un de ces trous et se retrouver sur une autre face avec une autre réalité. Alors faites bien attention où vous mettez les pieds, allez savoir, si les livres ne sont pas ces trous de gruyère, prêts à vous aspirer…

Conclusion :

J’ai passé un excellent moment avec ce livre. Assez fan d’uchronie, celle-ci est beaucoup plus dérangeante car elle laisse entendre que plusieurs réalités cohabitent à différents niveaux, qu’elles peuvent même être imbriquées les unes dans les autres. Premier succès de l’auteur, son prix n’est pas usurpé, pour autant lire ce récit demandera peut-être quelques connaissances historiques ainsi qu’un peu d’effort intellectuel pour réellement appréhender toute la profondeur de l’oeuvre.

Si vous êtes fan de ce genre d’oeuvre, je ne peux que vous recommander les livres de l’excellent Robert Harris, et notamment Fatherland qui propose une thématique similaire – l’Allemagne a gagné la guerre – mais se déroule en Allemagne pour un final renversant : un must. Il faut que je le relise tiens, en attendant vous pouvez voir la chronique d’Hildr’s World sur ce livre.

Note : 8,5/10

À noter qu’il s’agissait une lecture audible, mais que je la déconseillerais à ceux qui ne maitrisent peut-être pas tous les lieux et évènements propres à la seconde guerre mondiale, le voir écrit est parfois plus facile à retrouver, si comme moi vous aimez faire des recherches pendant vos lectures afin de vous enrichir culturellement.

Ce qu’on en dit ailleurs : Hildr

Bonsai!

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Revue Littéraire : Dune de Frank Herbert

Hello There !

Il est certaines lectures qui vous marquent mais pour lesquelles il faut du temps pour les assimiler. Dune en fait clairement partie. Alors que le film s’annonçait sur les écrans fin 2020 (au départ), je me suis rendu compte que je ne l’avais toujours pas lu. Profitant du train de la hype et préférant toujours connaitre le livre avant une adapatation cinématographique, j’ai creusé dans le sable de ma planète natale et déterré le joyau de Frank Herbert. Deux ans et demi plus tard, alors que je suis en train de finir l’écoute sur Audible de la suite, Le Messie de Dune, je vous livre ici ma revue d’un roman culte et dont la renommée n’est pas usurpée.

Quatrième de couverture :

Il n’y a pas dans tout l’empire de planète plus inhospitalière que Dune. Partout des sables à perte de vue. Une seule richesse : l’épice de longue vie, née du désert et que tout l’univers convoite.
Quand Leto Atréïdes reçoit Dune en fief il flaire le piège. Il aura besoin des guerriers Fremen qui, réfugiés au fond du désert, se sont adaptés à une vie très dure en préservant leur liberté, leurs coutumes et leur foi. Ils rêvent du prophète qui proclamera la guerre sainte et changera le cours de l’Histoire.
Cependant, les Révérendes Mères du Bene Gesserit poursuivent leur programme millénaire de sélection génétique : elles veulent créer un homme qui réunira tous les dons latents de l’espèce. Le Messie des Fremen est-il déjà né dans l’Empire ?

Mon avis :

Je ne connais pas la peur, car la peur tue l’esprit.
La peur est la petite mort qui conduit à l’oblitération totale.
J’affronterai ma peur.
Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi.
Et lorsqu’elle sera passée, je tournerai mon oeil intérieur sur son chemin.
Et là où elle sera passée, il n’y aura plus rien.
Rien que moi.

Litanie contre la Peur du rituel Bene Gesserit

Le premier mot qui me vient à l’esprit est grandiose. Dune est un livre aux frontières de la fantasy à bien des égards. Afin de délivrer son message, Frank Herbert a imaginé un écosystème à l’échelle d’une planète semblable à un désert géant nommée Arrakis, ainsi que les peuples qui vont avec, leur histoire, leurs coutumes, liées à leur environnement. Chaque élément semble réaliste et cohérent, que ce soit la géographie, la météo, l’hydrographie, la faune et la flore, jusqu’aux éléments les plus SF tels que le distille, les boucliers ou encore les ornithoptères. Enfin, il a transposé les problématiques de notre propre monde à l’échelle de la galaxie devenue un empire complexe, parcouru de conflits. La planète est un personnage à part entière, au même titre que les protagonistes, elle est bien plus présente que certains d’entre eux tel l’Empereur, personnage à la fois omniprésent et absent, qui n’est mis en scène que très peu, souvent de manière détournée, et nous questionne sans cesse. Le côté féodal de la société nous permet de rester ancré dans un modèle que nous ne connaissons que trop bien, même si les seigneurs d’aujourd’hui sont d’un tout autre acabit. En ce sens la famille Leto, au cœur de l’intrigue, fait presque office de dirigeant aux concepts nobles voire parfois trop idéaliste, l’image même que nous attendons de ceux qui nous guide. Le grand opéra des manigances se déroule sous nos yeux, et dans ce futur dystopique, les règles n’ont pas changé, l’argent et le pouvoir sont toujours la clé et l’objectif. Ce pouvoir, c’est l’épice, une denrée rare qu’on ne trouve que sur Arrakis et qui permet le voyage intersidéral. Celui qui le contrôle, contrôle tout. Un worldbuilding bien structuré donc, facilitant l’immersion, et bien que le dépaysement semble total, nous ne sommes pas complètement perdu, nous avons les clés qui nous permettent d’accéder aux véritables messages du livre.

Le mystère de la vie n’est pas une question à résoudre mais une réalité à vivre .

Frank Herbert

Inspiré par de nombreuses religions tel que l’Islam, Dune a une portée universelle, comme souvent dans la bonne fantasy. Ce qui le classe dans la SF, finalement, c’est son décor galactique et ces gadgets technologiques car tous les bons ingrédients propre à la fantasy s’y retouve: la prophétie, le héros avec son mentor, sa famille perdue, un ennemi mortel et acharné, et bien sûr ses nouveaux alliés qui le guide au bout de sa quête initiatique. Un parallèle évident avec une autre oeuvre, de cinéma cette fois-ci : Star Wars. Si ces récits fonctionnent c’est parce qu’ils s’adressent à ce qu’il y a de plus profond en nous, un idéal de justice, d’espoir, de lutte contre l’oppression. Le livre a été écrit en 1965 et cela ne se ressent aucunement. L’auteur rédige d’une main de maitre son chef d’oeuvre, donnant à l’ensemble la forme d’une chronique historique par le biais d’épigraphe reprenant des citations extraites de livres. Des annexes liées à l’écosystème, la religion ou encore Le Bene Gesserit, une organisation composée de femmes, aux origines et motivations mystérieuses, ajoute à l’ambiance.

Les religions servent à créer des extrémistes et des fanatiques.

Frank herbert

Ce qui lui permet d’être novateur et différent de la fantasy classique au delà du décor, même si celui-ci joue énormément, ce sont ses thèmes. Si le plus présent – et au coeur de notre actualité – est l’écologie, il n’est pas unique, et ce n’est certainement pas la seule oeuvre à le traiter, Le Seigneur des Anneaux y consacre également une large part par le bais de l’arc narratif d’Orthanc. Non, Dune parle aussi et surtout de fanatisme religieux, et il s’agit bien du thème important du livre. On y traite également des dangers de la génétique, de la science deshumanisée, et des choix qui la guident. Dans Dune le concept écologique est très poussé, la vie engendre la vie, même dans les milieux les plus inhospitaliers. L’eau est un luxe, la survie un objectif permanent. Ainsi dans cet environnement, le fanatisme religieux naît plus facilement sur le terreau de l’ignorance et de la simplicité. Il est aisé d’abuser de la conscience de personnes vivant dans des conditions précaires et périlleuses, qui ne sont pas pour autant forcément faibles d’esprit mais juste enfermées dans des préoccupations plus primaires et par des réalités parfois fatales. Des Conditions qu’on a pu créer ou maintenir intentionnellement dans un but précis. La tentation est grande dans de telles circonstances de croire, d’espérer, sinon comment trouver la force de continuer ? La manipulation devient facile et à mon sens c’est ici qu’est le cœur du message. Il dénonce tout forme de manipulations tout autant que la défiance nécessaire à l’égard de l’homme providentiel, le messie, le danger de l’adoration aveugle, les croyances, les mythes annoncés depuis des éons immémoriaux, entraînant un fanatisme qui détruit tout sur son passage, et se retourne contre ceux qui l’ont attisé.

Le concept de progrès agit comme un mécanisme de protection destiné à nous isoler des terreurs de l’avenir.

Les Dits de Muad’Dib

Paul Atréides et sa mère, Jessica. Image tirée du film de Denis Villeneuve. Dune (2021)

Une petite note sur le film de Denis Villeneuve, dont la suite est annoncée entre le 1er et le 15 novembre 2023. La lecture du livre en tête, c’est avec peu d’espoir d’y trouver ce que j’avais lu que je l’ai regardé, tellement déçu de manière générale par les adaptations. Et pourtant. Pour une fois, un réalisateur a réussi. J’y ai quasiment vu les images que mon imagination avait construit lors de la lecture. Les décors, la photographie, un casting juste et au service d’une narration lente, contemplative, mais grandiose, magnifiée par la musique de Hans Zimmer m’ont transporté. Peut-être était-ce juste un hasard d’y retrouver ma propre vision, ou peut-être pas, dans tous les cas, j’ai pris beaucoup de plaisir à cette adaptation et je ne peux que vous conseiller de vous faire votre propre avis si ce n’est pas encore fait.

Conclusion

Frank Herbert nous livre une oeuvre profonde, une véritable réflexion philosophique, dont la portée ne peut être entièrement appréhendée en une seule lecture. Traitant de thèmes sensibles, mais qu’il nous faudra tôt ou tard régler si nous ne voulons pas être voué à disparaître ou à nous auto-détruire, il a su avec un style fluide et simple transmettre son message qui ne se révèle pas si aisément et qu’il nous faudra aller chercher sous le sable qui le recouvre délicatement. Aux frontières des genres, Dune les transcende, le débat concernant son affiliation n’a pas fini d’enflammer les lecteurs alors même que ce n’est pas l’essentiel : Dune est une oeuvre intemporel destinée aux générations futures, peu importe sa couleur, son genre. Frank Herbert nous met en garde, nous interroge, pour ceux qui voudront bien voir au delà de l’aventure. La fin qui se déroule plus vite que le début de l’histoire, un déséquilibre voulu, met en lumière que les rouages qui entraînent les grands changements prennent leurs racines profondément, et que leurs conséquences sont parfois aussi vives et imprédictibles que le temps qu’il aura fallu pour qu’elles apparaissent. Espérons que ce livre saura faire basculer l’histoire, pour le meilleur.

Note : 10/10

Bonsai!

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Un mois avec Lovecraft

8 décembre 2022. Kerbaden.

22h30. Je viens de refermer mon livre, Je Suis Providence de S.T. Joshi.

Un grand vide s’empare de moi alors que, mon livre encore entre les mains, je contemple fixement mon exemplaire des Montagnes Hallucinées & Autres Récits d’Explorations des Éditions Mnémos posé à gauche devant moi, sur la table basse du salon. Tremblotante à côté de mes livres empilés, la flamme de ma bougie parfumée ondule, faiblarde, avant de s’éteindre. Comme un signe. Je viens de passer un mois avec HPL et pour moi c’est comme s’il venait de mourir pour la seconde fois, seul, ignoré, oublié, sans descendance. Pourtant cette fois-ci, ce n’est pas tout à fait vrai. Cette fois-ci, j’étais là, j’ai été témoin, je l’ai accompagné, impuissant à changer quoi que ce soit à sa destinée, bloqué dans les couloirs du temps. Un témoin muet, inaudible. Un témoin touché au cœur.

Lire un auteur mort dont on connait les généralités communes est une chose, mais lire Je Suis Providence c’est comme le voir ressuciter pleinement, c’est vivre à son époque, prendre part à ses relations, ses expériences, son évolution, ses études, ses correspondances, son quotidien, pendant 47 ans. Alors l’accompagner jusqu’à cette fin si poignante après tant de mots partagés, c’est comme perdre un ami.

Je comprends – du moins je peux avoir une début d’idée – ce qu’a dû ressentir David Camus après plus de 10 ans passés à retraduire Lovecraft, parce que moi, après un mois complet à partager son quotidien et lui le mien, je suis parcouru de beaucoup d’émotions différentes allant de la tristesse à la consternation en passant par l’admiration et le rire.

Il est 22h30 et je n’ai pas envie de dormir. J’ai envie de prendre mon livre sur la table et relire une de ses nouvelles, la toute première que j’ai lu, La Cité Sans Nom. Me mesurer à nouveau à l’immensité de son talent littéraire. Et me perdre dans l’abîme du cosmos, sombrer jusqu’à n’être plus qu’un petit point, perdu parmi les étoiles…

8 Janvier 2023. Kerbaden.

Cette Préface a été écrite dans la foulée de la fin de ma lecture. Pour la première fois je voulais saisir l’instant. Pour la première fois je voulais écrire à chaud, le cœur encore saignant, ce qui me traversait. Au départ, je m’étais fixé l’idée de rédiger toute ma revue d’une traite car, oui, je ne voulais pas dormir. Je voulais rester encore un peu avec lui, à son chevet. Et vous vous demandez sans doute ce que j’ai fait après avoir écrit ce passage… nous en parlerons plus tard. En tout cas je n’ai pas pu tout écrire. Je me connaissais, je le savais. Il fallait laisser refroidir les cendres avant de fouiller dedans. Allez, suivez-moi, je vous emmène de l’autre côté de l’Atlantique, à Providence.

Hello There !

Une fois n’est pas coutume, seulement un mois après sa lecture, et dans la foulée des Onos Awards, où Lovecraft fut le grand vainqueur de 2022, je publie ma revue. C’est suffisamment rare pour être souligné. Vous verriez mes articles en attente, certains sont sur des livres lus il y a deux ans ! Mais au jeu de la mémoire et des notes, je m’en sors plutôt bien. Alors pourquoi écrire si vite sur ce livre qui m’a profondément marqué, à tel point que j’y pense encore malgré d’autres lectures entamées ? Pour graver dans le marbre cette expérience. Ce blog c’est un peu mon journal de lecture (j’y reviendrai plus tard), et autant je me moque dans quel ordre sont rangées certaines lectures, autant celle-ci j’ai eu besoin qu’elle soit ancrée temporellement, parce que pour moi, il va y avoir un avant et un après. On se remémore tous certaines choses par rapport au contexte, c’est l’une des mémoires dont nous disposons. Il arrive que, certaines fois, certains éléments disparaissent de cette mémoire contextuelle pour passer dans la mémoire à long terme, tout simplement parce que nous l’avons perdu. Hors ici, je ne le veux pas, cette revue est un témoignage, tout autant qu’un hommage. Une trace, infime soit-elle, dans l’immensité du net. Elle ne survivra pas à l’oeuvre de Lovecraft, je n’ai aucun doute, ni non plus je l’espère à ce livre colossale qui parle d’un homme avant tout.

Quatrième de couverture :

Howard Phillips Lovecraft (1890-1937) est un auteur qui fascine autant par son oeuvre que par sa personnalité. Ayant influencé avec ses récits fantastiques et horrifiques (comme L’Appel de Cthulhu) de nombreux écrivains comme Stephen King, ses fictions et sa vie ont été soumises à de nombreuses interprétations pas toujours exactes, véridiques et précises. 

Spécialiste des littératures de l’imaginaire et de Lovecraft en particulier, S.T.Joshi travaille sur sa biographie depuis plus de 20 ans. Par son érudition et son ampleur, elle est aujourd’hui considérée comme la référence au niveau mondial. 

Pour la première fois en France, sous la direction de Christophe Thill et avec le concours d’une équipe de dix traducteurs, cette biographie est proposée aux lecteurs. 

Traduit de l’anglais (américain) par Thomas Bauduret, Erwan Devos, Florence Dolisi, Pierre-Paul Durastanti, Jacques Fuentealba, Hermine Hémon, Annaïg Houesnard, Maxime Le Dain, Arnaud Mousnier-Lompré & Alex Nikolavitch.

Un Essai plusieurs fois tenté.

D’aussi loin que je me rappelle, dès la sortie du livre, j’ai eu envie de le lire. Je me le suis donc procuré en Ebook. Mais le nombre de pages, monstrueux sur ma liseuse, et les débuts généalogiques très factuels ne m’avaient pas permis de rentrer dedans, car il ne s’agit pas ici d’un roman. Début novembre, ça faisait deux mois que je ne lisais plus suite à un covid plutôt retord qui m’avait fatigué au-delà de ce que je pouvais imaginer. Alors que je préparais mes petites commandes de Noël, le site de la Fnac me proposa d’autres produits basés sur mes achats précédents. Le premier sur la liste était le tome 1 de Je suis Providence. Hésitant, vu mon peu d’engouement pour la lecture à ce moment là, l’idée me vint que si je n’avais peut-être pas réussi à le lire c’était à cause du format numérique. Dans un geste réflexe je l’ajoutai à mon panier, en me disant que je verrais bien, que ça se tente. De plus, il ne s’agissait ici que du format semi poche, qui était moins épais et peut-être plus digeste. Il faut comprendre mon désarroi de l’époque : Je suis un amoureux des pavés, pourtant celui-ci me faisait peur et m’avait même repoussé en Ebook. Cependant j’étais dans un « ras le bol » général, un trop plein de fantasy, par rapport au JDR et mes lectures, plus rien ne me bottait, la dépression, ce monstre sur le seuil, guettait à ma porte. Lire une bio allait peut-être me donner de l’air, de plus je n’étais pas obligé de me forcer à tout avaler, je pouvais la picorer. Je ne savais pas que ce livre allait m’entraîner par-delà le mur du sommeil et de mon heure de coucher habituel, moi qui n’arrivais plus à veiller le soir. Au final, je l’ai dévoré d’une traite, enchaînant les deux tomes, dans une boulimie livresque comme je n’en avais pas connu depuis longtemps. Mais alors pourquoi cela a-t-il été magique ?

Tout commence à Providence.

Pour situer le contexte et mes essais ratés, je me dois d’expliquer ma rencontre avec celui que je pensais être le reclus de Providence à l’époque. Notre premier contact eut lieu dans ma jeunesse lorsque Stephen King le cita dans une préface et qu’un ami me parla du Jeu de Rôle L’Appel du Cthulhu auquel il était en train de jouer. Je fis bien le lien avec le titre instrumental éponyme de Metallica sur Ride The Lightning mais ça en resta là. Plusieurs années plus tard, la culture littéraire en plus, je situais largement Lovecraft, mais la fantasy ayant jeté son voile rouge sur moi, je ne pris pas le temps de lire son oeuvre, jusqu’a ce qu’on me propose de faire d’une pierre deux coups et de découvrir la lecture en audio et HPL. J’ai déjà parlé de cette expérience et je ne vais pas y revenir. J’étais aspiré, mon âme était perdue. 4 ans plus tard, toute l’intégrale Bragelonne dévorée – et encore plus tard, je prends davantage de plaisir à lire l’édition de Mnémos dans la traduction de David Camus, plus complète, plus proche de l’original, mais ça c’est une autre histoire à venir bientôt – , je ne pouvais me contenter d’en rester là. Il faut me comprendre, je suis un peu obsessionnel : quand quelque chose me fascine, il me faut creuser, il faut que j’en sache plus sur le sujet qui me taraude, et si c’est une oeuvre, je me dois de connaitre son auteur, son contexte et son processus de création. Pour deux raisons, tout d’abord j’ai une soif de connaissance inextinguible. Lorsque la porte a été ouverte, ma curiosité, ma soif de découverte sont dures à étancher. Tant que je n’ai pas la sensation d’avoir fait le tour d’une question, je passe difficilement à autre chose. Ensuite, tout simplement parce que je n’aime pas dire des âneries sur un sujet que j’aime, et en ce qui concerne Lovecraft beaucoup de choses ont été dites et peu sont vraies.

Beaucoup de gens imaginent Lovecraft, enfermé entre ses quatre murs, volets clos, écrivant compulsivement des textes aux sens étranges, misanthropiques, pessimistes, en proie à toutes sortes de pathologies mentales, dépressif, mélancolique, incapable de nouer de contacts normaux avec ses semblables. Certains croient même qu’il a en sa possession un étrange livre auquel il fait référence dans ses textes, Le Nécronomicon d’Abdul Alhazred, et qu’il a percé des mystères qui l’ont rendu fou. D’autres disent qu’il n’a jamais quitté Providence, ville de taille moyenne du Rhode Island, située entre New York au sud et Boston au Nord.

S. T. Joshi né en 1958, découvrit Lovecraft à l’âge de 13 ans. Captivé par ces récits et la prose surnaturelle de HPL, il se lance lui-même dans l’écriture de fictions avant de changer d’avis à l’age de 17 ans et de vouloir devenir critique littéraire. Il choisit de rejoindre l’université de Brown à Providence, réputée posséder plusieurs documents manuscrits de Lovecraft, dans le seul but de rédiger une idée de livre qui le travaille : H. P. Lovecraft: Four Decades of Criticism (1980). Totalement sous l’emprise de l’oeuvre et fasciné par l’homme, il continue de travailler et de publier sur Lovecraft, Lovecraft’s Library (1980; rev. ed. Hippocampus Press, 2002), An Index to the Selected Letters of H. P. Lovecraft (1980; rev. 1991), Selected Papers on Lovecraft (1989), and An Index to the Fiction and Poetry of H. P. Lovecraft (1992). Il édite également les mémoires de Sonia Davis The Private Life of H. P. Lovecraft (1985) et Collected Poems (1988) de Donald Wandrei, contemporain et ami de Lovecraft. Le temps avançant, sa connaissance de l’auteur devint très approfondie et assez complète. Ses recherches constantes l’amenèrent à exhumer des lettres ainsi que des textes manuscrits originaux, permettant de rééditer dans leurs justes formes certains des plus grands récits de Lovecraft, passablement déformés dans les mains d’Arkham House. Son travail de recension méticuleux et précis de tout ce qui touche au Maitre de Providence l’incita naturellement à s’intéresser aux autres auteurs de fictions, contemporains ou influenceurs, gravitant autour de Lovecraft, complétant ainsi son panorama littéraire de fictions fantastiques. En 1993 il se lance dans la rédaction de ce qui allait devenir LA biographie de référence d’un auteur désormais célèbre grâce en grande partie à son travail : Je Suis Providence. En 2010, Hippocampus Press publie une version intégrale et mise à jour de la biographie, suite aux découvertes réalisées entre temps. Il aura fallu plusieurs années pour que ce livre arrive en France grâce à l’impulsion de passionnés et un crowfunding. Je vous renvoie à l’article d’Actu SF sur la genèse de ce livre monumental dans tous les sens du terme. Bien qu’on voit à quel point ce livre n’est pas un livre comme les autres, pourquoi est-il à ce point un must pour tous les fans de Lovecraft ?

Du Gentleman Colonial au Cosmicisme.

Pour comprendre l’oeuvre d’un auteur, je pense qu’il faut en saisir sa pensée, sa vision philosophique. Nous sommes le produit de notre éducation et de notre époque. Lovecraft n’échappe pas à la règle bien qu’il le réfuta pendant très longtemps et se voulait un gentleman du XVIIIe siècle. Il n’hésitait pas d’ailleurs à signer Grandpa nombreuses de ses lettres, signifiant ainsi qu’il se sentait vieux avant l’heure. Pour autant qu’est-ce qui a pu le conduire à tant de décalage et souhaiter être né deux siècles plus tôt et comment a-t-il pu finir par développer un schéma de pensée conduisant à son cosmicisme ?

« le passé est réel — il est tout ce qui existe ». Pour Lovecraft, le futur est une inconnue tant il est imprévisible ; inversement, le présent n’est que le résultat inévitable de tous les événements passés, que nous en soyons conscients ou non.

S. T. Joshi

Le début du livre s’attarde à nous expliquer les racines de Lovecraft, que ce soit tout d’abord sa terre natale, le Rhode Island, aussi bien que sa généalogie. Passé ce préambule qui a finalement fini par me happer, notament pour sa dimension historique sur les origines de l’état d’implantation de l’écrivain, on entre dans le vif du sujet avec une description de son environnement familial. Issu de l’aristocratie de Providence, il se retrouve très vite orphelin de père dans des circonstances dramatique et c’est son grand père maternel, Whipple Phillips, qui va se charger de son éducation. Cette figure paternelle de substitution, qui ne manque pas de ressource financière étant un homme d’affaire audacieux, ouvrira la perception et développera la curiosité du jeune Howard notamment grâce à une bibliothèque fournie située dans les soupentes du grenier et n’hésitera pas à passer tous les caprices de son petit-fils lorsque ce dernier voudra obtenir certains accessoires pour ses études. D’un un autre côté c’est dans ce terreau familial aristocratique, que les germes du racisme de Lovecraft vont naitre. Élevé dans l’aryanisme, qui n’était pas encore la théorie que les nazis en feront, Lovecraft, comme beaucoup de ses contemporains, pense à tort que la race indo européenne est une race culturellement supérieur, et je simplifie beaucoup.

Vers six ou sept ans, j’étais un païen fervent, tellement intoxiqué par les beautés de la Grèce que j’en vins à croire à moitié aux anciens dieux et aux esprits de la nature. J’ai véritablement édifié des autels à Pan, Apollon et Athéna, et j’ai guetté au crépuscule, dans les bois et dans les champs, les dryades et les satyres. Un automne, je crus fermement avoir aperçu des créatures sylvestres en train de danser sous des chênes ; une sorte « d’expérience religieuse »aussi vraie à sa manière que les extases subjectives des chrétiens. Lorsqu’un chrétien me dit qu’il a « ressenti » en lui la réalité de son Jésus ou de son Jéhovah, je peux lui répondre que j’ai « vu » Pan aux pieds fourchus et les soeurs des Phaëtuses d’Hespérie.

H. P. Lovecraft

Car le petit Lovecraft, bien qu’il vive reclus, n’allant pas à l’école, est une personne vive d’esprit. À deux ans, il récite déjà de la poésie. Grandissant, il se passionne tout d’abord pour l’antiquité. Ses lectures des philosophes grecs et romains l’inspirent et il commence à rédiger des poèmes. Puis vers ses huit ans, il découvre les sciences. Sa soif de connaissance inextinguible sur ce nouveau sujet d’étude et de passion le pousse à réclamer un nécessaire de chimie pour des expériences et un téléscope pour regarder les étoiles. Ahh, les étoiles. Tout petit déjà, il est attiré par l’immensité du ciel. Un amour qui ne se démentira jamais. Il commence à rédiger très tôt des journaux amateurs qu’il distribue au sein de sa famille et de leurs amis sur ses découvertes scientifiques, il propose des almanachs précis sur les mouvements stellaires. Un peu en marge, celui qu’on regarde avec distance depuis le bord du champ alors qu’il a l’œil à son téléscope, est couvé par sa famille. Malheureusement, la fortune familiale s’effondre et sa mère et ses tantes se voient contraintes de déménager. L’heure d’essayer d’aller à l’école à sonner, et Lovecraft envisage une carrière d’astronome. Malheureusement, il est un élève moyen en mathématiques.

Adieu carrière scientifique, d’ailleurs il ne sent pas la santé de continuer à aller à l’université. Pour autant il n’est plus le reclus qu’il a été. Il s’est fait des amis. Ils ont des jeux, ils créent une association de détective tant il se passionne pour les aventures de Sherlock Holmes. Car il lit beaucoup. De tout, y compris du pulp magazine, littérature populaire bien souvent sans envergure. Alors qu’il traverse une période dépressive dûe à son incapacité à réaliser son rêve et son échec scolaire, il écrit dans le courrier des lecteurs de certains pulps et à force de critiques, parfois acerbes voire comiques notamment sur l’astrologie, il va nouer des contacts qui vont lui permettre de se lancer dans le journalisme amateur. C’est ce tremplin qui permettra à Lovecraft d’envisager l’écriture comme remède à ses névroses. Je condense et schématise volontairement car le but de cette revue n’est pas de vous raconter en détail le livre, mais de vous montrer à quel point le texte est riche, détaillé, précis et documenté.

Facette méconnue de Lovecraft, il possède un humour décapant, la preuve avec cette réponse faite à un astrologue dénommé Hartmann, ici déformé en Francisco artmano dans un courrier des lecteurs :

«Le transit croisé de Jupiter et d’Uranus au-dessus du soleil et de la lune alternativement radiaux le 9 mars 2448 prouve sans ambiguïté que le monarque américain sera renversé cette année-là lors d’un soulèvement populaire emmené par le général José Francisco Artmano et qu’une nouvelle république sera fondée, la capitale étant ramenée de Mexico à Washington. Plus terrible encore, le trigone collusif quaternaire de Mars, Mercure, Vulcain et Saturne, dans la 13e maison du Cancer le 26 février 4954, sert de signe avant-coureur immanquable pour nous montrer le jour horrible où notre Terre périra infailliblement par suite de l’explosion subite et inattendue des gaz volcaniques qu’elle renferme.»

« […] le calcul du transit à rebours alterné excentrique de la future projection de la comète de Delavan autour du carré quartile progressé de l’inclinaison prolongée de l’orbite rétrograde de Saturne éclaircit la situation confuse en l’espace d’un instant, élucide le problème d’une manière aussi simple qu’évidente et rend à l’homme l’espoir sans lequel le cœur se briserait. » Bref, la comète de Delavan heurtera la Terre 56 ans avant l’explosion de notre planète et emportera tous les habitants du globe sur sa queue pour les emmener vivre « à jamais […] dans la paix et l’abondance » sur Vénus. Voilà le genre humain sauvé ! Tout le monde, cependant, n’en sortira pas indemne :

Je m’aperçois à mon grand regret que des fragments de l’explosion de la Terre en 4954 frapperont la planète Vénus où ils créeront d’énormes dégâts et causeront de graves blessures au señor Nostradamo Artmano, le descendant en droite ligne de notre talentueux professeur Hartmann. Le señor Artmano, sage astrologue, sera touché au crâne par un gros volume d’astronomie soufflé depuis la Bibliothèque publique de Providence, et son esprit se ressentira tellement de sa commotion cérébrale qu’il ne sera plus en mesure d’apprécier les préceptes divins de l’astrologie

H. P. Lovecraft, complété et cité par S. T. Joshi.

Pour autant ces éléments nous montrent deux choses et répondent à nos questions. Lovecraft était issu d’un milieu bourgeois qui véhiculait encore les valeurs coloniales du XVIIIe siècle, avec notamment tous les travers que l’on accorde à l’auteur comme son antisémitisme, son racisme notoire, et son caractère hautain. Néanmoins, Joshi, par sa présentation et sa prise de position affirmée et subjective, nuance ce tableau par une description précise des mœurs de l’époque, un travail de recherche documenté avec preuves à l’appui. Il analyse de manière perspicace le terreau familial de Lovecraft, nous livrant ainsi une compréhension nouvelle de sa personne, avec citations à l’appui et extraits de lettres. Pour autant, il ne l’excuse pas. Loin de là. Comme il le souligne dans la préface, son travail n’est pas fait pour glorifier l’homme mais bien pour restituer la vision de l’écrivain au travers du prisme de son époque avec tout l’arrière-plan politique, économique, intellectuel, social et culturel nécessaire. Son travail de biographe, aussi minutieux que celui d’un historien, le pousse obligatoirement à prendre parti, permettant ainsi au lecteur de pouvoir se forger sa propre opinion par accord ou désaccord avec l’une ou l’autre des positions. L’étude de sa pensée philosophique que l’auteur considère, » non seulement comme intéressante en elle-même, mais aussi comme formant la base d’une grande partie de son œuvre ainsi que de son comportement personnel » nous permet de voir avec justesse l’homme qui se cache derrière les mots, et ses textes prennent un sens nouveau. Il veut permettre à Lovecraft de pouvoir nous transmettre sa vision avec justesse, puisqu’il ne peut plus le faire lui-même.

Ce à quoi je fais allusion ici, c’est la cristallisation esthétique de ce sentiment brûlant & inextinguible où l’émerveillement se mêle à l’oppression, où l’imagination sensible ressent lorsqu’elle se confronte, avec ses limitations, à l’abîme vaste & provocateur de l’inconnu. Voilà qui a toujours été l’émotion majeure de ma psychologie, & bien qu’elle soit moins répandue chez la majorité de nos concitoyens, il s’agit néanmoins d’un facteur permanent & clairement défini dont peu de personnes sensibles sont entièrement dépourvues.

H. P. Lovecraft

Alors comment Lovecraft finit-il par tendre vers le cosmcisme, ce mouvement de pensée qui postule qu’il n’y a pas de présence divine connaissable dans l’univers et que les humains sont particulièrement insignifiants dans l’infini intergalactique ? À la lueur des éléments présentés, on déduit aisément les causes et les raisons qui conduisirent le maître de Providence à adhérer à cette philosophie. À mon sens, Lovecraft avait une hyper sensibilité aux choses qui l’entouraient, il était doté d’une très grande conscience de lui-même ainsi que de l’univers et de son immensité. Au fur et à mesure que sa connaissance scientifique croissait, un sentiment d’insignifiance, renforcé par sa propre expérience de vie, s’installa en lui. Fasciné par les vastes espaces interstellaires, et consterné par les plates préoccupations humaines, au sein d’une époque dans laquelle il se sentait en décalage, il bâtit cette doctrine qu’il entreprit de verbaliser dans ses écrits. Mais plutôt que de désespérer, au contraire, il essaya de profiter un maximum de son temps pour continuer à apprendre, s’émerveiller.

Tout finit à Providence.

Sa nature tripartite : l’amour de l’étrange et du fantastique, l’amour de l’ancien et du permanent, l’amour des vérités abstraites et de la logique scientifique.

S. T. Joshi

La vie de Lovecraft se déroule sous nos yeux. Parfois détestable, parfois poignant, souvent drôle et pertinent, l’homme ne laisse pas insensible que ce soit par ses prises de positions assez extrêmes, propre à la jeunesse par méconnaissance du monde, ou par son incacapcité chronique à rentrer dans le moule d’une société qui aime formater les gens afin que chacun y joue son rôle. Il existe cependant un point de bascule assez frappant dans sa vie, un moment charnière qui transformera l’homme : son passage à New York. Il y passera deux ans suite à son mariage avec Sonia Davis, un échec retentissant pour celui qui est assexué et ne vis que pour la transcendance intellectuelle. Son racisme et son antisémitisme atteignent des hauteurs répugnantes qui se manifestent notamment dans un texte écrit à cette période alors que sa production littéraire au sein de la mégalopole est assez maigre, Horreur à Red Hook. La ville cosmopolite l’étouffe, seuls ses amis, intellectuels comme lui, lui permettent de tenir le coup. Pourtant, à bout nerveusement, et appauvri au delà de l’inimaginable, nous le plaignons. Comment peut-on vivre avec seulement 2 dollars pour se nourrrir par semaine ? Comment supporter de le voir se faire voler ses costumes alors qu’il n’a déjà pas d’argent et que son apparence et inestimable pour lui ?

En fait, il y a peu de personnes inutiles & ratées qui me découragent et m’exaspèrent plus que ce vénérable Ach’Pé-El. Je connais peu de personnes dont les accomplissements sont si éloignés de leurs aspirations ou qui, en général, ont encore moins de raisons de vivre. Il me manque toutes les aptitudes que je souhaiterais avoir. J’ai perdu, ou vais probablement perdre, tout ce que je chéris. D’ici une décennie, à moins que je ne puisse trouver un travail qui me rapporterait au moins dix dollars par semaine, je devrai choisir le chemin du cyanure, puisque je ne pourrai plus garder les livres, les tableaux, les meubles et autres objets familiers qui sont ma seule raison de rester en vie […]

H. P. Lovecraft

Il faut parfois pourtant traverser les flammes de l’enfer, pour renaitre : lui a été forgé dans les braises de New York. Son retour à Providence, avec tout ce qu’il affectionne, ses batisses coloniales, ses jardins apaisants, ses sept collines qui dessinent leurs profils dans l’encadrement de sa fenêtre, sera l’eau qui refroidit le fer chauffé à blanc. Un nouveau Lovecraft apparait, et ses textes ne seront plus jamais les mêmes. C’est là, dans les mois et années qui suivent le retour, qu’il va écrire deux de mes textes préférés : L’affaire Charles Dexter Ward et Les Montagnes Hallucinées. Le premier n’est ni plus ni moins qu’autobiographique en un sens tant les références à lui-même sont nombreuses, et bien que Joshi nous présente pour chaque période une étude minutieuse et détaillée de chaque texte dans leur contexte, apportant des éléments que seules les sources personnelles de Lovecraft, telles des lettres, des carnets, des notes griffonnées nerveusement peuvent étayer, il n’est nul besoin de cette analyse pour comprendre, après ce que nous venons de lire, en quoi ce texte est très personnel, tel une thérapie. Lovecraft évolue. Ses nombreuses relations épistolaires, car il ne refuse jamais de répondre à quelqu’un qui le contacte, cumulant jusqu’à presque 97 entrées de correspondances en cours à la fin de sa vie, lui permettent de revoir sa pensée philosophique, d’affiner sa compréhension du monde, à tel point que le Républicain aryaniste conservateur convaincu du début du XXe siècle va se transformer en socialiste, votant même pour Roosevelt avec son New Deal à l’orée de sa dernière décennie. Il révise sa position sur les gens de couleurs et devient plus tolérant au fur et à mesure qu’il s’ouvre et voyage, au point qu’il souhaite lui-même que certains écrits de jeunesse dans son journal amateur, The Conservative, puissent disparaitre. Joshi nous décrit dans le détails ses excursions et voyages à partir de carnets dédiés écrits de la main même de HPL, dont le plus célèbre qui fut édité rapporte un voyage au Québec qui changera drastiquement son jugement sur les non anglo-saxons qu’il détestait tant auparavant.

L’homme grandit. Le carcan étouffant de son éducation et du terreau de sa jeunesse se fissure mais trop tardivement : il a gâché son temps il le sait. La pauvreté s’insinue de plus en plus, au fur et à mesure que les années passent, et ce qui pourrait lui permettre de subvenir à ses besoins, à savoir son talent et sa culture littéraire, il refuse de les brader. Il n’a même pas soumis L’affaire Charles Dexter Ward aux maisons d’éditions alors que certaines s’intéressent, sans qu’aucun projets n’aboutissent, à ses écrits et réclament un roman. Il a réussit à comprendre qu’au travers du fantastique, de la SF ou de l’horreur, les genres littéraires qui l’attirent, il pouvait faire une critique sociale, et présenter sa vision de la position de l’homme dans l’ordre des choses, notamment à partir de ses lectures scientifiques qui à l’époque exploraient beaucoup de directions différentes (certaines sont d’ailleurs aujourd’hui démenties, notamment par Einstein). Son érudition scientifique qui transparait dans ses textes n’est pas feinte et trouve sa source dans ses passions de jeunesses et des rêves irréalisés. Sa vision artistique ne se marchande pas sur l’autel du mercantilisme et du capitalisme qui selon lui salit tout. Il est un esthète et en tant que tel préfère mourir avec ses idées plutôt que de se vendre. Il s’abreuve de la substantifique moëlle de chaque livre, chaque échange, chaque voyage, quitte à sacrifier son alimentation. La connaissance comme sustentation. Malheureusement, et j’aimerais pourtant que ce soit vrai, la connaissance ne permet pas au corps de survivre, et sans corps, pas d’esprit. Lovecraft, qui a finit par réussir à trouver des motifs de satisfaction et de plaisir dans la vie développe un cancer de l’intestin grêle diagnostiqué beaucoup trop tard et meurt, stoïque et silencieux tel un gentleman, le 15 mars 1937. Il est incroyable de constater qu’il a tenu jusqu’à bout à son statut d’intellectuel, au point de tenir un journal de son hospitalisation jusqu’à ce qu’il ne puisse plus écrire, déchiré par la douleur. C’est lorsque le New York Times publie son carnet de malade quelques jours plus tard, que ses amis New Yorkais apprennent la triste nouvelle.

« douleur — somnolence — douleur intense — repos — grande douleur. »

Entrée du journal du 2 mars 1937

Sa première publication posthume, mais certainement pas la dernière, nous en sommes témoins. Howard Phillips Lovecraft est enterré au cimetière de Providence – Rhode Island, en petit comité avec son unique tante restante, sa mère étant morte de folie en 1921. Il avait 47 ans.

La résonnance.

Alors que nous approchons de la fin de cettre revue, qui est allée bien au-delà de ce que j’aurais imaginé, j’aimerais répondre à cette question posée en début d’article : pourquoi ce livre de près de 1800 pages, si j’additionne le total des deux volumes, m’a-t-il autant marqué ? En quoi l’histoire d’un auteur méconnu de son vivant, raciste, mysogine par endroit, mais aussi sensible, intellectuel, intelligent, cultivé, et curieux a-t-elle pu me fasciné ?

Tout d’abord que les choses soient bien claires : je ne cultive aucune forme de racisme ou de mysoginie quelconque, mais ça je pense sans doute que ça transparait dans ce blog. L’oeuvre d’HPL, m’avait frappé bien avant que je me confronte à l’homme. Son cosmicisme résonnait en moi de manière particulière, car très tôt j’ai développé de mon côté semblabe philospophie alors même que je ne l’avais pas lu, ni été influencé. Et c’est là une des pierres angulaires de mon expérience de lecture : la résonnance de la perception du monde. De bien des manières ce livre m’a permis de comprendre comment son expérience de vie à pu lui permette de produire une oeuvre unique, d’une qualité rare. Comment sa sensibilité, son raffinement ont été une malédiction et une bénédiction. J’y ai vu bien des choses. Je me suis senti beaucoup moins seul d’un seul coup. Ce que certains appelle pessimisme, moi je l’appelle réalisme. Grâce au travail sensationnel de S. T. Joshi, tellement bien agencé et fluide dans sa narration, j’ai pu pendant un mois partager le quotidien de quelqu’un qui hormis des travers détestables propres à son époque, était d’une rare intelligence, d’une profonde sensibilité, dans une grande détresse parfois, mais qui plaçait l’intellectuel au dessus de tout. Il a toujours su garder son flegme tout britannique, lui qui prêtait allégeance à la couronne d’Angleterre. Cette personnalité m’a vraiment interpellé, résonnant profondément quant à ma philosophie, et ma vision du monde.

Pour encore plus mettre en balance ce que je viens de dire, ma relectrice N°1 me fait remarquer que je devrais peut-être, au vu du pavé qui s’annonce à lire pour vous, découper ma revue et la publier en deux parties, en faire un autre article pour plus tard. Non, je ne le veux pas. Ceci est ma trace, ma petit oeuvre à moi, modeste, dans l’infini de textes qui peuplent notre monde, et s’il il est trop long pour vous, trop indigeste, tant pis. Tout comme Lovecraft, le seul lecteur que j’ai en tête lorsque j’écris, c’est moi. Et pour ça je ne transigerai pas avec ma prose.

Pour clore cet article, je dois vous confier que suite à cette lecture beaucoup de chose me sont passé par la tête. Comme je l’ai dit en ouverture, ce soir là lorsque j’ai terminé cette biographie, je ne pouvais le quitter, et mon esprit vagabonda un moment avant de prendre mon livre et de lire La Cité Sans Nom. Tout en lisant me vint une idée, une vision. Tout d’abord je repensai à cet expérience de journalisme amateur. Et si mon blog était mon journal amateur ? Et si cet espace que j’ai depuis bientôt 5 ans était cet endroit où je pouvais y transmettre ma vision du monde ? Ainsi renaisse les phénix. Puis dans la continuité un autre élément me percuta. Adolescent je rêvais de vivre aux USA, ou du moins de les visiter. À 45 ans je n’ai toujours pas concrétiser ce rêve. Faute d’opportunités, de moyens. Et si ? Et si ce premier voyage là-bas, avant de me conduire dans le Maine, que j’ai beaucoup parcouru en livre à cause d’un autre auteur, passait, pour sa première étape, par Providence, avant de remonter au travers de la Nouvelle Angleterre, via Kingsport, Dunwich, Arkham puis vers Bangor. Bien sûr, si j’arrive jusque là…

Conclusion

Pourquoi cela est-il magique ? Exploitée minutieusement, cette correspondance monumentale permet de retracer le fil quasi quotidien de la vie de Lovecraft tant elle fourmille de détails, de sa liste de course New Yorkaise avec les prix correspondants aux horaires des changements de car lors de longues excursions.

Joshi nous expose son quotidien et le met en parallèle avec son oeuvre. Tel le cycle de la vie, dont il estimait n’être qu’un des multiples grains insignifiant de passage, il a été inspiré par d’autres comme Chambers, Bierce, Dunsany, Poe, puis dans une perpétuation, offrit ses idées, son oeuvre à l’imitation, partageant son univers avec Robert E Howard, Clark Ashton Smith, Robert Bloch, August Derleth – que je ne porte pas particulièrement dans mon coeur, même avant la lecture de ce livre – chacun rajoutant sa personnalité et sa sensibilité par dessus, et il nous invite, nous, maintenant, à perpétuer la fiction d’horreur fantastique, à reprendre le flambeau et à faire nôtre ses yog sotthtories, comme il les appelait.

Je suis Providence est une biographie colossale sur un auteur devenu incontournable et qui je l’espère à présent est immortel, à la manière d’un shakespeare ou un Hugo. S. T. Joshi nous restitue sa vie et sa philosophie, tant dans leurs aspects négatifs que dans la manière dont il a transformé la littérature. Le Maître de Providence s’avère être un commentateur avisé et piquant des événements de ce début de XXe siècle. Sous la plume du biographe, le quotidien s’écrit, l’auteur fantastique devient humain avec tout ce que cela implique. Nous sortons de cette expérience avec de nouvelles clés de lecture quant à son oeuvre. Les mythes mensongers nés à la fin des années 50, malheureusement véhiculés en grande partie par celui qui permit que son oeuvre fut publiée, sont battus en brèche, pulvérisés. Le reclus de Providence, n’était finalement pas si reclus que ça. Mais pour le découvrir, il vous faudra faire comme moi, et prendre le car. Il parait que le chauffeur vient d’Innsmouth. Vous verrez, il est sympa. Alors qu’attendez-vous ? Montez. Regardez, il n’y a pas de lune ce soir, on voit très bien les étoiles. D’ailleurs, là-bas dans le champs, un homme nous fait au revoir, debout près de son téléscope.

Note : 11/10

Bonsai!

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