Revue Littéraire : Elric – Intégrale 1 de Michael Moorcock

Bonjour à tous,

Après une petite pause de quelques jours, me revoici pour parler d’une lecture faite il y a quelque temps déjà (qui a dit l’année dernière ??). Il est temps de nous pencher sur une oeuvre considérée comme un classique de la fantasy, et une fois n’est pas coutume son auteur est encore bien vivant, bon, plus tout jeune, certes, mais vivant. Paradoxalement, alors que je lis de la fantasy depuis assez longtemps, et que je pratique un de ses dérivés, le jeu de rôle, je n’ai découvert l’existence de cette série que récemment. Pourtant Elric avait tout pour me séduire. Anti-héros, personnage torturé, utilisateur de la magie et doté d’une épée légendaire, Stormbringer, il est l’incarnation du Champion  éternel dans le multivers de son créateur.

Sorti tout droit de l’imagination de l’auteur britannique Michael Moorcock, Elric fait sa toute première apparition en 1961 dans la nouvelle « La cité qui rêve » publiée dans le n°47 du magazine Science Fantasy. Pendant près de 30 ans, Moorcock reviendra nous conter les aventures du prince albinos, qui seront également scénarisées en BD et même déclinées en jeu de rôle chez Chaosium avec le célèbre Stormbringer.  Bien que le personnage soit un héros d’un « autre temps », et même d’une autre époque littéraire, il continue de séduire et de vivre dans le cœur de milliers de fans de tout âge. Récemment d’ailleurs un ultime tome, Les Buveurs d’Âmes, coécrit avec l’auteur français Fabrice Colin a été édité. L’auteur a parcouru la vie de son héros de manière chaotique, publiant ses aventures au gré de ses inspirations et des idées qui lui venaient sans se soucier de respecter la temporalité. Cette édition Intégrale a pris le parti, elle, de retracer l’histoire d’Elric dans l’ordre chronologique. Ce choix est-il pertinent ?

Quatrième de couverture :

Melniboné, l’île aux Dragons, régnait jadis sur le monde. Désormais les Dragons dorment et Melniboné dépérit. Sur le trône de Rubis siège Elric, le prince albinos, dernier de sa race, nourri de drogues et d’élixirs qui le maintiennent tout juste en vie. La menace plane ; alors il rend visite au Seigneur du Chaos, Arioch, et conclut un pacte avec lui. Il s’engage ainsi sur le chemin de l’éternelle aventure : le Navire des Terres et des Mers le porte à la cité pestilentielle de Dhozkam, et son destin le pousse à franchir la Porte des Ténèbres ; au-delà, deux épées noires attendent leur maître et leur victime…

Préface de Jean-Luc Fromental

Mon avis :

L’intégrale s’ouvre sur la nouvelle Elric des Dragons. Publié en 1972, soit 11 ans après la toute première, elle revient sur les débuts du prince albinos en tant qu’empereur de Menilboné, l’île au dragon, un pays qui fut jadis le plus puissant de tous mais aujourd’hui décadent, cruel, engoncé dans son immobilisme, désintéressé de tout hormis des plaisirs et de ses rêves issus d’un passé glorieux. Nous découvrons un prince malade au teint pâle, faible, ne survivant que grâce aux élixirs qu’on lui prépare, et qui goûte peu les rites et travers de son peuple. Mélancolique et désabusé, Elric ne supporte plus les manigances de son cousin Yrkoon qui tente de lui ravir l’amour de Cymoril, sa propre sœur, ainsi que son trône. Il est rêveur, attentionné, il aimerait gouverner avec plus de justice et ne plus se soumettre comme ses prédécesseurs aux seigneurs du Chaos qui ont offert la domination du monde à son peuple grâce à la sorcellerie. C’est sur cette fresque terne et amère que l’histoire va s’écrire. Une bataille maritime, une descente aux enfer et la renaissance d’Elric des Dragons, transfiguré par une épée aussi magique que légendaire, vont donné naissance à un des héros les plus charismatiques de la littérature. Elric devient l’incarnation du champion éternel du Chaos qui s’oppose à la Loi, des concepts bien connu de tous les amateurs de jeu de rôle lorsqu’il s’agit de choisir l’alignement de son personnage. Comme il est étrange de voir que c’est en voulant éviter certaines routes toutes tracées que l’on se retrouve finalement dans leurs sillages. Le destin est au cœur de l’histoire de ce personnage emblématique. Il est intéressant de s’attarder sur le style de l’auteur, un peu pompeux par moment, poétique à d’autre, mais toujours au service de l’histoire et de son héros en proie à ses émotions et ses tourments philosophiques, incapable d’y résister. Les mots glissent, nous entraînent, et rendent très visuelles les scènes d’action. Intéressant également de remettre en contexte et de se dire que l’auteur a mis plus de 10 ans à écrire sur le passé de son personnage, avant que celui-ci soit « héroïque ».

Moi, Elric, dernier du sang royal de Melniboné, mes yeux ont vu l’horreur et mon coeur a courtisé les Ducs de l’Enfer. Pourquoi connaitrais-je à présent la peur ?

Michael Moorcock

La seconde nouvelle, La Forteresse de Perle, nous emmène dans une aventure que je qualifierais d’onirique. Elric a donc abandonné son trône pour parcourir les Jeunes Royaumes pendant une année afin de découvrir le monde. Il est bien loin de chez lui, au cœur d’une contrée chaude et pleine de sable. Le voyage est dépaysant, on passe d’une cité décadente et véreuse, perdue au milieu des dunes de sable avant de terminer dans le royaume des rêves. Comme toujours le style de Moorcock se marie parfaitement aux thèmes abordés et nous offre de bons moments aussi bien cinématographiques que philosophiques. Nouvelle écrite en 1989 bien après la conclusion du cycle, on y constate une évolution claire du style de l’auteur. Mais après tout ce temps, pourquoi avoir décidé de revenir dans l’univers d’Elric ? La conclusion du récit ainsi que ses péripéties expliqueront-t-elles des éléments à venir ? Je le découvrirai en lisant les deux autres recueils j’imagine. Bien que le début était quelque peu poussif je me suis laissé entraîner par cette histoire aux senteurs très différentes de la première, mais toujours teintée de la mélancolie, du romantisme et des colères de son protagoniste. Et que dire de cette idée géniale d’une épée buveuse d’âmes de laquelle Elric tire sa vigueur, lui permettant de repousser sa faiblesse et de franchir les obstacles ? Il y a une métaphore réel ici à mon sens de l’amour avec le revers de la médaille qui l’accompagne, car Elric souffre intérieurement de cette dépendance. Attention je ne dis pas que notre héros aime son épée, loin de là, juste que cette dernière est l’incarnation de la plus grande force des hommes mais aussi leur plus grande faiblesse.

— Les projets du Destin ne sont jamais déjoués. Ce qui est arrivé est arrivé parce que le Destin en avait ainsi décidé, si toutefois le Destin existe et si les actions des hommes ne sont pas simplement la réplique aux actions d’autres hommes.

Cymoril – Elric Des Dragons

La dernière nouvelle du recueil s’intitule Le Navigateur sur les mers du destin. Toujours en voyage, au cœur de cette année de découverte qu’il s’est donnée afin de régner plus justement sur Melniboné, Il va vivre trois aventures périlleuses aux confins du Multivers, thème cher aux auteurs de fantasy et des rôlistes, mis en scène ici par Moorcock. Notre sorcier albinos, toujours accompagné de son épée maudite Stormbringer, va rencontrer trois autres incarnations du Champion Éternel issus de l’imagination débridée de Michael Moorcock : CorumHawkmoon et Erekosë. Ils sont tous une projection d’eux même, comme quatre faces identiques d’un tétraèdre, qui se rencontrent pour la première fois, venant tous du multivers, des sortes de monde miroir. Ils doivent débarrasser l’univers de deux étranges sorciers. Notre héros va ensuite être rejeté dans un monde parallèle, où il va être confronté à un ancêtre melnibonéen hanté par une histoire d’amour dramatique, l’occasion pour Elric d’en apprendre plus sur le passé de son peuple et de son monde. Si le récit possède plusieurs unités d’action, il ne m’a pas paru autant homogène que les autres. Je n’ai guère été emballé par la première partie et la rencontre des autres héros de l’auteur. Par contre le final m’a captivé. J’aime toujours les révélations quand je lis, surtout quand elle concerne le monde et ses secrets. Ce procédé donne invariablement de la profondeur à l’univers, à condition que ce soit bien fait et c’est le cas ici. Écrite en 1976, là encore, Moorcock revisite son personnage phare après avoir terminé son histoire.

Conclusion :

Sensationnel ! Avec son imagination fertile et non formatée, Moorcock à créé un héros afin de contrecarrer l’héritage laissé par Howard et son Conan. Elric est son exact opposé. C’est un plaisir de tous les instants. L’écriture quasi cinématographique nous emmène au sein du Multivers ou dans les profondeurs apocalyptiques où règnent les Seigneurs de l’Ordre et du Chaos et présente de puissants personnages aux tempéraments bien trempés. Tournure à l’ancienne, répétitions en début de phrase, vocabulaire recherché, comme Tolkien les mots chantent et éveillent en nous des sensations bien plus fortes que seulement les images qu’ils évoquent. Elric est-il bon ou mauvais? Le lecteur perd ses repères et se met à aimer un héros aux pratiques plus que discutables.

j’aurai pu dire : Elric c’est moi. À présent je déclare : Elric c’était moi, celui que j’ai été.

Michael Moorcock – introduction à l’intégrale 2

La note : 8/10

Ce monument de la Fantasy, écrit alors que Le Seigneur des Anneaux commence à gagner en popularité et que Gary Gigax réfléchit à la création de Donjons et Dragons, peut réellement être considéré comme un classique. Quant à la pertinence d’une édition chronologique, je reste partagé. Quand, comme moi, on découvre ce récit sur le tard, c’est sûrement plus facile de suivre l’histoire, mais, (mais !) il est parfois dans l’écriture des procédés intentionnels. Prenons l’exemple facile et populaire de Star Wars : si vous regardez les épisodes dans l’ordre chronologique, est-ce que le final de l’épisode 5 a la même saveur que, si comme moi en mon temps, vous découvrez la révélation de Vador à Luke lors du duel final de L’Empire contre-attaque ? Non. Clairement pas. Et, croyez-moi, je suis heureux d’avoir pu les voir dans leur ordre de création. Alors la suite du cycle me dira sûrement si ce choix est fondé, mais au vu de la lecture de la deuxième nouvelle, j’ai comme le début d’un frémissement de soupçon d’un doute ^^.
Allez, à la revoyure pour de nouvelles aventures.

Bonsai !

Édition présenté : Elric Intégrale 1 aux éditions Pocket. Paru le 23/05/2013. Traducteurs : George W. BARLOW, Daphné HALIN, Brian HESTER, Gérard LEBEC. ISBN :978-2-266-24073-4