Revue littéraire : La Maison des Chaînes de Steven Erikson

Bonjour !

Après les rivages étincelants du Lac Azur, le sable brûlant de Sept-Cités, et les projets glaçants du Domin de Panion, nous continuons notre magnifique voyage au cœur de cette grande saga. Un voyage concocté par Steven Erikson, avec les éditions Leha au commande pour la traduction française. Le livre des Martyrs ou Malazan Book of the Fallen dans son titre original, est une décalogie commencée il y a plus de vingt ans par son auteur mais qui a peiné à trouver sa place chez nous. Depuis 2018, Leha s’est lancé dans la traduction et l’édition de cette œuvre, après deux échecs de publication chez Buchet Chastel et Calmann Levy. À l’heure où j’écris ces lignes, je passe mes soirées en compagnie du sixième tome, Les Osseleurs (qui vient de sortir le 2 octobre dernier, alors foncez soutenir vos libraires !), alors que la relecture du tome 7, Le Souffle du Moissonneur, est en cours du côté des traducteurs, Nicolas Merrien et Emmanuel Chastellière. Leha va réussir son pari, j’en suis persuadé à présent, et je suis fier pour eux d’avoir déjoué tous les pronostics pessimistes et d’avoir prouvé que l’on peut traduire 10 tomes d’un cycle quand celui-ci à déjà rencontré, hors de nos frontières, son public et prouvé sa qualité. Bravo ! Pour ceux qui n’auraient pas entendu parler de la série, je vous renvoie à mes articles précédents : Les jardins de la Lune, Les Portes de la Maison des Morts (relayé par Steven Erikson Himself sur FB) et Les Souvenirs de la Glace.

Plus que 4 ! On tient le bon bout !

Alors, aujourd’hui nous attaquons la revue du quatrième tome. De mon côté, c’est une expérience à vivre. Probablement pas aussi intense et compliquée que la tâche à laquelle Leha s’est attelée, mais je me suis fixé pour objectif de faire la Revue de tous les tomes. De plus, je me suis donné pour objectif de rattraper la parution avec mes articles, avec celui-ci je suis à deux doigts du bonheur.

Je rappelle que mes articles sont garantis sans spoiler. Cet exercice, difficile s’il en est, ne m’empêche pas de vous parler des thèmes qui se dégagent et de vous partager les émotions (fortes!) ressenties lors de la lecture. Alors, venez avec moi, venez faire un petit tour dans l’univers incroyable et magique du Livre des Martyrs.

Encore une magnifique couverture signée Marc Simonetti.

Quatrième de couverture :

« Au nord de Genabackis, un groupe d’incursion mené par trois guerriers teblors descend de la montagne dans le but de ravager les plaines méridionales occupées par les basse-terriens qu’ils honnissent.

Pour le dénommé Karsa Orlong, ce raid marquera le début d’une extraordinaire destinée.

Quelques années plus tard, Tavore, la nouvelle Adjointe de l’Impératrice, débarque dans le dernier bastion de Sept-Cités encore aux mains des Malazéens après les événements dramatiques de la Chaîne des Chiens. Nouvelle à son poste de commandement, elle devra aguerrir douze mille soldats fraîchement recrutés pour la plupart — à l’exception d’une poignée de vétérans ayant survécu à la légendaire marche de Coltaine — afin de former une armée capable de renverser les hordes de l’Apocalypse qui se terrent au cœur du Saint-Désert.

Tandis que les Grands Prêtres et les généraux de Sha’ik se livrent à une lutte de pouvoir qui menace l’âme même de la Rébellion, d’obscures forces se rassemblent autour de Raraku et de son mystérieux Tourbillon. Dans le Naissant, Onrack, un T’lan Imass perdu, libère de ses fers le Tiste Edur Trull Sengar, abandonné et banni par ses semblables ; tous deux vont dès lors se lancer dans une longue odyssée pour rejoindre leur domaine d’origine. Sur Avalii la dérivante, une sanglante confrontation ravive les inimitiés qui règnent entre les trois garennes primordiales, forçant Ammanas et Cotillon à sortir de leur réserve. Et au cœur de Kurald Thyrllan, les Tistes Liosan sont aux abois : Osric, leur dieu, a disparu, et personne ne semble savoir où il est.

Un terreau propice à l’avènement de la Maison des Chaînes du Dieu Estropié qui, en secret, poursuit son inquiétant recrutement… »

Mon avis :

Comme toujours le livre s’ouvre sur des remerciements et de somptueuses cartes afin de nous aider à mieux localiser certains événements. Puis un prologue. Cette fois, celui-ci ne remonte pas la longue histoire de ce monde mais se situe beaucoup plus proche dans le temps et nous présente de nouveaux personnages qui ont leur importance. D’ailleurs toute la première partie du livre nous présente de nouveaux personnages. Et quels personnages ! Pour ma part aujourd’hui, à l’aune du sixième tome, deux d’entre-eux sont devenus cultes !

Sois témoin, Urugal !

Kharsa Orlong
Comme toujours, de belles cartes, immersives à souhait.

Si ce roman est plus linéaire que les autres dans sa montée dramatique, il n’en reste pas moins riche en émotions, notamment avec cette première partie où nous allons suivre un personnage détestable à souhait, un anti-héros : Kharsa Orlong. Il nous entraîne dans une escapade sanglante et meurtrière, nous interroge sur le concept de religion et du fanatisme qui parfois en découle. Sur un autre registre, on se demande où l’auteur veut en venir avec ce roadtrip qui nous semble peu en rapport avec les événements du début du cycle, et si vous semblez perdu, pas d’inquiétude, c’est un des procédés narratifs de l’auteur qui joue avec votre perception. Le jeu en vaut la chandelle : les émotions qui vous traversent lorsque les connexions apparaissent sont intenses. Kharsa va introduire un des thèmes centraux de ce tome : les chaînes. Celles-là même qui nous retiennent, guident nos actes, comme les rênes invisibles tirant sur la bride qui nous étreint. Chaque personnage va devoir faire face à ses responsabilités, certains suivant le chemin que le destin a décidé, avec ferveur ou non, répondant au poids de ses chaînes, d’autres relevant la tête et luttant contre son cours, défiant par là-même les règles imposées.

Qu’il était extraordinaire de constater comme de simples vies pouvaient se télescoper dans tout ce désordre, encore et encore, emportées dans la grande spirale.

Steven Erikson

Mais le cœur de l’intrigue se situe ailleurs. Nous retrouvons le cadre du deuxième tome et son magnifique décor des Sept-Cités pour un drame de haute intensité que tout annonce. Derrière le Tourbillon qui rugit au sein de Raraku, la rébellion est toujours debout tandis que l’empire envoie des renforts avec à sa tête Tavore Paran, la sœur de Ganoes. L’auteur va, encore une fois, nous surprendre et jouer avec notre perception alors que ce personnage semble central : Tavore n’a pas de point de vue personnel. Elle est narrée aux travers des yeux du Haut Poing Gamet, un personnage, que nous avons déjà croisé dans le premier tome et qui semblait mineur à l’époque. Ceci a son importance car nous ne connaîtrons jamais les pensées profondes de l’aînée des Paran, nouvellement Adjointe en remplacement de Lorn. Insondable, elle entraîne son armée, composée de jeunes recrues inexpérimentées mais au sein de laquelle de vieilles connaissances déguisées vont apporter leur savoir, à rebours, le long du chemin suivi par Coltaine, vers un destin qu’elle semble accepter.

Ce qui introduit un des autres thèmes chers à l’auteur, les apparences, que ce soit à grande échelle ou au niveau individuel. Le tourbillon symbolise bien évidemment la couverture dont on se drape pour masquer nos doutes, nos peurs, nos conflits internes. Ce jeu de dupe, l’auteur y convie le lecteur, soit en le trompant avant de lui révéler la supercherie, soit en le rendant complice, ce qui nous procure une certaine satisfaction pour une fois de ne pas être la victime. Il est quelque part complémentaire avec celui des chaînes. Les angoisses que cherchent à cacher certains protagonistes sont bien dues à ces chaînes qui les tirent dans une direction qu’ils ne souhaitent pas. Toute la force du récit réside dans l’impossibilité d’anticiper le sort de chaque personnage. Leurs motivations restent pour certains obscures ou trompeuses, y compris leur identité, parfois même pour le lecteur. C’est donc sur ce jeu de duperies et d’apparences, enchaînés par le destin ou le fruit de leur choix et leurs actions, que les protagonistes tentent de survivre et de poursuivre leurs buts plus ou moins ambitieux.

Sur un autre plan, L’immense mythologie de Steven Erikson s’étoffe encore et toujours, rajoutant des couches de détails dans un monde qui en fourmille déjà mais avec une cohérence peu égalée en littérature. Les garennes, les domaines des dieux, les enjeux à grande échelle continuent de livrer leurs secrets, ajoutant à la complexité déjà présente. Il subsiste de belles zones d’Ombre tout de même, car pour une réponse obtenue, dix questions apparaissent. Mais ne boudons pas notre plaisir, au contraire, pour une fois qu’on nous donne l’occasion de s’émerveiller tout en essayant (et j’insiste là-dessus !) de faire des théories.

Enfin, Steven Erikson a démontré une nouvelle fois son savoir-faire au niveau de l’intrigue, en liant plusieurs événements, a priori dissemblables, pour former une histoire complexe et riche qui s’étend sur l’ensemble du monde qu’il a créé et qui conclut cette fois définitivement l’histoire de la rébellion de Sha’ik.

Elbakin

Conclusion :


Il s’agit, d’une lecture exigeante, certes, mais dont l’intrigue est maîtrisée de main de maître par un auteur nous contant une histoire hors normes dans un monde immensément riche. Steven Erikson ne prend jamais son lecteur pour un imbécile, et offre à réfléchir sur plusieurs niveaux de lecture. Les promesses affichées dès le premier tome se concrétisent dans un des volumes les plus denses et matures de la saga bien que peut-être un cran en dessous au niveau épique. Une vitesse de croisière semble être atteinte dans le style (et peut-être aussi pour la traduction) et pourtant le lecteur arrive encore à être surpris bien qu’il doit s’y attendre. Il nous faudra attendre le sixième tome pour connaitre la suite du soulèvement de Sept-cités, puisque le cinquième tome, lui, racontera une histoire annexe aux événements déjà traités, et il me tarde déjà de connaitre le dénouement.

Encore un grand bravo Mr Erikson pour ce niveau d’écriture et de complexité. Et merci à Leha de tenir sa promesse d’un tome tous les six mois, malgré, et surtout, dans les conditions actuelles.

Note : 10/10

Un dernier mot pour dire que la revue du cinquième tome est dans les tuyaux, et qu’au jeu du classement qui peut se profiler à présent en raison du nombre de volumes déjà parus, il grimpe sur mon podium au côté du deuxième (première marche) et du troisième (seconde marche). Bien que La maison des Chaînes soit peut-être un poil en dessous en terme d’épique, je ne peux tout de même pas mettre moins que la note maximale au vu de sa qualité rédactionnelle et sa narration. Comme je vous l’ai dit, nous jouerons au jeu du classement global à la fin de la publication, quitte à réajuster les notes si le temps le fait sentir.

Comme toujours pour les anglophones, je vous donne le lien vers le podcast plébiscité par Steven Erikson lui-même puisqu’il y a donné déjà 3 interviews. Ici il s’agit du premier épisode sur le tome 4.

Rendez-vous pour le tome 5, quelque part au cœur de Lether et de son nid de vipères…

Bonsai !

Vous pouvez aller voir aussi les avis de Symphonie et du Chroniqueur

Toutes les images présentées dans cet article sont la propriété exclusive de leur auteur.

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