La Sculptrice.

J’ai froid. Je suis seul. Pourquoi ? Où suis-je ? qui suis-je ?
Dans ce monde de glace ma vue est brouillée, figée. Au travers du cristal kaléidoscopique se devine de la lumière mais je n’entends rien, je ne sens rien, je ne goûte rien. Je ne ressens que la souffrance, la solitude, le froid. Je ne peux bouger et mes pensées, résignées, restent emprisonnées et tournent, tournent…
Suis-je réel ?

Nuit après nuit, je reviens ici. Cet énorme bloc de glace m’intrigue. Qui l’a mis là ? Seul en haut de ce promontoire rocheux, il semble crier silencieusement. Il se dresse face à moi, énorme, avec ses faces scintillantes aux arêtes souples et multiples, découpant sa silhouette sur l’horizon bleu-sombre de la nuit, s’élançant vers les étoiles. Et ce morceau de froid dégage une tristesse infinie malgré sa beauté glacée. je le regarde, j’en fais le tour, il me dépasse, moi qui ne suis pas grande. L’herbe cristalline et pailletée de givre crépite sous mes pieds nus.
Ce soir, pour la première fois, j’ose m’approcher un peu plus. Je pose mes mains dessus. Je les retire en haletant. Il y a quelque chose à l’intérieur.. Je l’ai senti. Ça palpite. Ça vibre. Je repose mes mains sur la glace. Pas de doute. J’y distingue comme un chant. C’est terriblement triste. Je laisse mes mains parcourir la surface du bloc, pour comprendre, le froid me mord mais je tiens bon. La curiosité me dévore. Je veux comprendre. Au fur et à mesure de mon exploration, tous mes sens en alerte, une grande tristesse s’empare de moi. Pourquoi ? Qui a pu faire ça ? Qui a pu emprisonner cette … entité ? Elle semble douce et belle en même temps. Résignée aussi. Bientôt la colère irradie. Me consume. Et je sens mes mains se réchauffer à ce sentiment. Je sens de l’eau s’immiscer entre mes paumes et le bloc, elle se met à ruisseler sur la surface gelée jusqu’à mes pieds. Je sens la glace se crevasser.
Au bout d’un moment, un trou se forme suivant le contour de mes mains. Je les retire, j’y vois mon empreinte, ma marque. Je choisis de les appliquer à un autre endroit et je répète le processus. Je continue ainsi toute la nuit, constellant le cercueil de givre de mes traces, ma colère me servant de moteur, de pouvoir. Alors que la nuit s’achève je me fais la promesse de revenir, ainsi chaque nuit. Je m’éloigne jetant sans cesse des regards en arrière pour être sûre que ce n’était pas un rêve, que mes marques ne disparaissent pas.

Je l’ai senti, cette chaleur apaisante. Je ne comprends pas ce qui se passe. C’est la première fois que je ressens. Je ne peux décrire.. J’espère que ça recommencera. J’espère…qu’elle reviendra.

Nuit après nuit, je suis revenue. Nuit après nuit j’ai sculpté, façonné, j’ai posé mes mains et fais fondre la glace. Souvent, j’ai dû recommencer car le froid avait de nouveau tissé sa toile. Emprisonné. Gelé. Mais j’ai gagné du terrain. Plus le temps passait, plus ma colère s’est propagée, transformée, muée en chaleur, entaillant la glace, la consumant. Longtemps je suis venue, inlassable, pleine d’ardeur. Je veux savoir. Je veux découvrir. Ma solitude s’évapore au fur et à mesure que la taille du sarcophage de glace rétrécit et fond en filaments d’eau, courant jusqu’au sol. Ce but nouveau me comble, me réchauffe aussi. Avec les étoiles pour témoins ce soir, je triompherai. Je saurai.

Nuit après nuit, la chaleur est revenue, se révélant, m’apaisant. Je commence à distinguer des formes, une multitude de points lumineux au dessus de moi ainsi qu’une silhouette. Le mot « ange » flotte dans mes pensées. Je ne sais d’où il vient, mais il me semble que c’est ce qu’est la forme qui s’acharne sur le cocon de souffrance qui m’entoure. Notre rencontre est proche, je le sens

Il me faut agir avec précision, pour ne pas abîmer l’entité prisonnière, mais le froid résiste, ne renonce pas, il ne veut pas lâcher sa proie. « Relâche-le ! Je le veux ! Tu n’as pas le droit ! Pas le droit de faire ça ! » Il y a de la magie à l’oeuvre, je le sens. L’âme malveillante d’un dragon de glace irradie de la gangue givrée. Non, tu ne l’auras pas semble-t-elle me dire. La rage me saisit, et je cogne avec mes poings contre la surface ! Je la martèle, des échardes de glace se projettent en tout sens, écorchent mes joues, mes bras, mes jambes, mais n’atteignent pas mon cœur. Plus je me rapproche du centre du cocon, plus je sens la vie. Elle se réveille, elle commence elle aussi à remuer, à se contorsionner, à vouloir s’extraire. Soudain une lumière s’empare de mes mains, elles irradient d’une douce blancheur. Dans la glace je distingue que la forme elle aussi s’est illuminée, ses contours se dessinent dans le prisme transparent qui nous sépare. Alors dans un ultime effort, je plonge mes mains, paumes tendues, doigts serrés, comme deux lames tranchantes au cœur du froid ardent. Mes doigts s’enfoncent, un sifflement de vapeur se fait entendre alors que je pénètre profondément à l’intérieur. Je dois l’attraper. Je dois le sortir de là. J’ai maintenant de la glace jusqu’à mi bras, mais rien ne me résiste, et je m’enfonce toujours plus. La forme se débat encore plus violemment. Le bloc commence à se fissurer, il craquelle, et dans un bruit assourdissant il se fend sur toute sa hauteur, et retombe en deux morceaux de part et d’autre de moi.

Le silence revient, bercé par le souffle du vent. Les étoiles, muettes, illuminent le promontoire. Au sol, un homme recroquevillé sur lui-même tremble. Il est nu. Je l’observe alors qu’il est en position fœtale. Sa mâchoire claque, ses yeux sont fermés. Son souffle est irrégulier. Je me penche. Et je l’enveloppe avec mes bras. Je le réchauffe et à son contact je sens que mon pouvoir est encore plus puissant. Il est beau. Je sens émaner de lui une bienveillance, une beauté intérieure, beaucoup de souffrance aussi, de peur. Je serre ses épaules, je me rapproche et je glisse à son oreille : « Bienvenue, je suis heureuse de t’avoir trouvé ». Puis j’enlève le drap qui me recouvre le corps et le déplie pour nous couvrir tous les deux alors que je me glisse derrière lui dans une position identique et que je me colle pour lui transmettre ma chaleur. Là sous les étoiles, je souris, et je ferme les yeux. Bientôt un cocon nous entoure, une aura chaude, rassurante, réconfortante. Les derniers vestiges de glace, fondent, tentent de résister mais se noient dans leur propre consistance. Nous restons seuls, dans l’herbe, caressés par le vent. Je le sens se détendre, il ne tremble plus. Et alors que mon regard s’ouvre à nouveau et se tourne vers les étoiles, un murmure d’une douceur incomparable me parvient.

« Merci…. Qui que tu sois »

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